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La Course
dimanche 13 septembre 2026, par
Nina ALLAN (1966-)
Grande-Bretagne, 2016, The Race
Tristram, 2017, 448 p., traduction de Bernard Sigaud.
Second roman de Nina Allan après Stardust, La Course est probablement celui qui a créé un véritable engouement au sein des amateurs pour cette écrivaine, qu’il ne faudrait surtout pas réduire à son statut de compagne de Christopher Priest, auquel ce livre est d’ailleurs dédié.
Tout commence par une histoire de vie ordinaire, banale pourrait-on même dire. Celle de Jenna, une jeune femme qui a souffert de la disparition de sa mère durant son enfance, et dont la relation avec son frère Del est parfois houleuse. Tous deux habitent Sapphire, une ville de la côte sud de l’Angleterre, industriellement sinistrée, mais qui a connu un rebond grâce aux courses de lévriers modifiés, les smartdogs. C’est là l’élément science-fictif qui vient jouer les grains de sable. Des recherches ont en effet conduit à créer des lévriers augmentés d’ADN humain, initialement à visée militaire. L’abandon de ces expérimentations a conduit à réutiliser ces découvertes au profit des courses de chiens, d’autant que par le biais d’un implant, certains individus sont capables de nouer une relation étroite avec un lévrier, renforçant d’autant ses capacités sportives. Sapphire est ainsi devenue un haut-lieu de cette activité propice aux paris, et Del un de ses promoteurs à succès. Tout bascule le jour où Loomi, la fille de Del, âgée de quatre ans, est enlevée. Afin de payer la rançon demandée, Del aidé par Jenna mise sur la victoire d’une de ses chiennes à la plus grande compétition de smartdogs. Mais tout ne va pas se passer comme prévu, et dans la chute de cette histoire, Nina Allan saura surprendre son lecteur.
Tout cet arc narratif n’est cependant que le premier segment d’un ensemble autrement plus complexe. Le second chapitre de La Course porte en effet le nom de Christy, une jeune femme résidente d’Hastings, dont on comprend immédiatement qu’elle a imaginé toute cette histoire de Sapphire. Douée d’une vive imagination, elle a écrit ce récit dans lequel elle a projeté, transfiguré ou exorcisé des éléments de sa propre vie : le viol que son frère Derek lui a infligé, la disparition de sa mère qui a abandonné un beau matin le foyer familial… Le lecteur prend alors plaisir à repérer des correspondances entre les deux intrigues – les gants, par exemple, portés par une fleuriste employeuse de Christy, mais qui sont aussi le gagne-pain de Jenna – et à savourer les mises en abyme proposés par Nina Allan. Jenna est ainsi grande amatrice de Doris Lessing, dont un des romans cité, Descente aux enfers, évoque un individu à l’esprit prisonnier de mondes inventés ; en aidant son frère dans son travail de brocanteur, elle découvre un miroir dans lequel une autre jeune fille qu’elle la regarde… Comme dans le premier chapitre, un élément dramatique surgit : en l’occurrence, la jalousie de son frère, manifeste à l’égard de sa compagne, Linda, au point que Christy finit par le suspecter de l’avoir assassiné…
Place alors au troisième chapitre, baptisé Alex. D’origine nigériane, il s’agit d’un journaliste qui a eu par le passé une relation de six mois avec Linda, et qui avait subi dans sa chair la jalousie maladive de Derek. Bien des années ont passé alors qu’il est contacté par Christy et invité chez elle, à Hastings. Celle-ci est devenue une autrice à part entière, ses nouvelles cultivant le décalage qui peut parfois s’installer au sein du réel. De décalage, il est justement question lorsqu’Alex apprend à Christy que Linda n’est pas morte, ainsi qu’elle en était convaincue. Ce chapitre est le plus court du roman, à l’inverse du suivant, « Maree », qui en est le plus long.
Dans « Maree », on retrouve le monde découvert dans le tout premier segment de La Course. Proche du nôtre, à commencer par son ancrage terrestre, il s’en distingue par ses noms de lieux, ses pays, son histoire. Et très rapidement, on comprend que la dénommée Maree n’est autre que Loomi, la fille de Del, à qui on fait croire que ses parents sont morts alors qu’elle était encore très jeune. Il faut dire qu’elle a été intégrée à un programme de recherches gouvernemental du fait de ses capacités hors-normes : en tant qu’empathe, elle est capable de communiquer sans implant avec les fameux lévriers génétiquement modifiés. Ayant passé toute sa seconde vie en Écosse, elle est finalement envoyée à Kontessa, de l’autre côté de l’Atlantique, dans un centre plus important, pour poursuivre sa formation. Là encore, la réalité et la fiction ont peine à se distinguer. Un des condisciples de Maree, par exemple, était persuadé que les recherches dont ils étaient l’objet visaient à percer le secret de langages aliens. Par ailleurs, l’océan est traversé par des migrations de baleines d’une taille colossale, dotées d’une intelligence propre, qui mettent en danger les navires, et suscitent des cultes allant jusqu’au sacrifice humain. Au cours de la traversée, Maree fait la connaissance d’un homme, prénommé Nestor, qui finit par lui avouer qu’il est détective privé, travaillant pour son père afin de retrouver sa fille disparue. C’est ainsi que Maree pourra enfin goûter à la liberté de choisir son destin. Mais le plus troublant, l’élément qui vient brouiller encore davantage les cartes, c’est que si Del est bien le dit père, la sœur de ce dernier est Christy…
Une annexe est proposée en complément, « Brock Island », présentée comme une nouvelle de Christy l’écrivaine. Elle reprend le fil de la vie de Maree, vingt ans après. Ayant finalement fait le choix de travailler pour le centre de Kontessa, donc dans l’entreprise de déchiffrement de messages extra-terrestres captés du fin fond de l’espace, elle revient sur Brock Island, où elle avait brièvement fait escale lors de sa traversée. Elle répond ainsi à l’invitation de Duncan, le fils de Dorie, avec laquelle elle avait sympathisé sur le bateau qui l’amenait sur le continent (ou le pays ?) de Thalie. L’occasion de faire un point sur sa vie et sur son passé, de rencontrer par exemple la compagne de Lin, celle qui fut sa maîtresse le temps de la traversée pour venir en Thalie. Mais l’élément le plus dérangeant tient à la compagne disparue de Duncan, Laura. Artiste, cette dernière était persuadée d’avoir une sœur dont l’état-civil lui déniait pourtant l’existence. Par le biais de documents divers, le lecteur voit s’ouvrir devant lui un autre fléchissement du réel, un de ces moments où les frontières entre les mondes s’ouvrent en grand. Une anticipation aussi de ce chef d’œuvre qu’est La Fracture…
« Les mots sont ce que sont les humains, encore plus que la chair. »
(p. 300).
Wagoo