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Chien 51

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dimanche 20 septembre 2026, par von Bek

Laurent GAUDÉ (1972-)

France, 2022

Actes Sud, 2022, 304 p. pour la première édition.

Tout chien sachant chasser sait qu’il ne faut pas courir deux lièvres à la fois. Un auteur récompensé du Goncourt devrait le savoir aussi, car tout le monde n’est pas le père de Marcel Pagnol à pouvoir abattre deux bartavelles d’un seul coup, alors quand on en vise trois...

Chien 51 est une dystopie. La firme GoldTex, et sa concurrente, sont devenues suffisamment puissantes pour prendre le contrôle de pays entier en rachetant leur dette. Ça a d’abord été la Grèce dont tous les habitants sont, du moins ceux qui ont été jugés comme rentables, sont venus peupler Magnapole, la gigantesque ville, capitale et siège social de GoldTex, à l’urbanisme concentrique. Les nations sont donc devenues obsolètes, remplacées par une corporation combinant les aspects de la grande entreprise capitalistique et un vernis de démocratie avec ses élections au conseil d’administration : les habitants sont des cilariés - contraction de salariés et de citoyens. Comme des salariés, ils aspirent à grimper dans la hiérarchie de la corporation et à ainsi à quitter la crasseuse zone 3 pour la zone 2, plus rutilante, abritée sous un dôme qui la protège des pluies polluées. On saluera au passage l’illustration de couverture de la première édition, illustration due à un certain Xiaohui Hu [1] qui malheureusement s’est vue éclipsée par l’affiche de cinéma consécutive à l’adaptation du roman. Comme des citoyens, les cilariés sont invités à participer aux élections au conseil d’administration de la corporation ou rêvent de gagner à la loterie.

Chien 51 est donc une critique évidente du capitalisme qui va puiser ses racines dans la dette grecque et l’austérité radicale imposée aux habitants du pays au nom de la rationalité financière. C’est même une dystopie qui présente une certaine richesse créative, mais cette richesse aurait nécessité, mérité même, plus que les 304 pages de la première édition du livre. Ainsi, l’idée d’une cité concentrique, métaphore de l’inégalité sociale, sans être vraiment originale car on peut la retrouver dans Critias sans sa condamnation de l’inégalité toutefois, était la bienvenue, mais elle amène aussi plein de questions sur le fonctionnement, questions que ne résout pas l’auteur. Pourquoi faire voter les habitants quand il apparaît clairement que la démocratie n’est que façade. Les greffes Eternytox qui prolongent la vie mais ne sont accessibles qu’à une élite, apparaissent trop comme un élément destiné à alimenter l’intrigue.

On remarquera au passage que c’est évident une critique politique, c’est même un aspect important du livre, car le héros, Zem Sparak, est un Grec qui a pu quitter la Grèce dans de bonnes conditions après avoir été un résistant au rachat par GoldTex dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler le militantisme des années 70. Mais Zem n’a jamais pu supporter sa trahison et s’abandonne fréquemment dans les bras d’une drogue qui ravive les souvenirs.

Chien 51 est un roman policier. Zem est un policier, un chien, comme sont appelés les policiers de la 3e zone, car ils sont amenés à seconder ceux de la 2e. Et justement, au début du roman, il se voit affecté aux côtés de Salia Malberg, policière de la zone 2, pour élucider un meurtre commis dans la zone 3 dans laquelle un cadavre a été retrouvé ouvert, comme pour une opération chirurgicale. Il apparaît rapidement que la victime a bénéficié d’une greffe Eternytox, mais qu’il ne figure pas sur les listes de greffés. Et le duo de policiers se retrouve à enquêter au sommet de la pyramide, dans une enquête dont on voit venir le déroulé à des kilomètres, dans une atmosphère qui n’est pas sans faire penser à Soleil vert avec lequel Chien 51 ne partage guère que la métaphore urbaine de l’inégalité sociale.

C’est la conjonction de la dystopie et du roman policier qui fragilise l’ensemble. L’intrigue des plus banales du roman policier vient affaiblir la dystopie en la rendant moins crédible, parce qu’il a fallu la raboter aux entournures pour que l’enquête puisse avoir lieu alors que cette dernière n’en valait pas le prix. On ne peut que regretter que Laurent Gaudé ait soit voulu courir plusieurs lièvres à la fois...


[1] Vous pourrez voir quelques unes de ses réalisations ici.