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Le Déluge
Le Sinistre air du futur
dimanche 6 septembre 2026, par
On avait abandonné l’idée de s’attaquer aux racines du problème. On se limitait à des contre-mesures.
Stephen MARKLEY (1983-)
États-Unis, 2023, The Deluge
Albin Michel, 2024, 1056 p., traduction de Charles Recoursé
Inconsciemment, je dois être masochiste. Peu de temps après l’invasion de l’Ukraine, je n’avais rien trouvé de mieux que de regarder Le Chant du Loup. Alors que l’été s’annonçait particulièrement torride et allait se révéler aussi incendiaire, je trouve judicieux de mettre dans ma PAL estivale et vacancière, Le Déluge, roman, pavé même - ce qui me conforte quant au masochisme -, sur le réchauffement climatique, aguiché par le bandeau du magazine Lire (eh oui, les bandeaux ou citation de 4e de couverture, ça marche parfois...).
Le roman s’ouvre en 2013 sur un premier personnage, Tony Pietrus, un océanographe spécialiste de la dégradation des matières organiques, qui s’est penché sur les clathrates de méthane océaniques à propos desquelles il annonce à la face du monde que l’élévation de la température des océans va entraîner la libération par ces clathrates de leur méthane, un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le CO2. Bref, Pietrus tire une sonnette d’alarme et annonce la fin de la civilisation, car l’humanité ne survivra que très difficilement à une hausse de 6° Celsius de la température terrestre moyenne. Puis suivent, chacun se succédant quasiment sans interruption - avec une exception majeure - et dans un ordre qui ne se répète pas, cinq autres personnages, cinq points de vue différents, chaque changement s’accompagnant, quasi-généralement aussi, de l’avancée du temps, année après année, drame après drame, jusqu’en 2039.
Se succèdent donc une éco-terroriste, encore en devenir mais qui va passer à l’action, une businesswoman de la com, un petit blanc junkie du Midwest, un génie des mathématiques TSA dont la famille a fuit les persécutions islamophobes de l’Inde du nationalisme hindou, et un jeune aspirant romancier, rejeton de la bourgeoisie du Sud, occupé au début - mais on est déjà en 2017 - à louer des canoës pour les touristes sur le lac Jackson dans le Grand Teton National Park, avant d’être frappé par un coup de foudre et de se retrouver à la remorque, mais aussi dans le lit, de Kate Morris. Sur plus d’un plan on peut dire que le personnage de Kate est central au Déluge, sans vraiment l’être, ce qui n’a, semble-t-il, pas manqué de perturber pas mal de lecteurs. On suit au fil des 1 000 pages, de près ou de loin, les actions de cette véritable passionaria de la cause climatique prête à presque tout, comme par exemple à accepter de collaborer avec des opposants au droit à l’IVG, pour engager le pays sur la voie du changement, celle de la lutte contre le réchauffement, alors même que le pays tombe progressivement en morceaux, brûle, ravagé par les mégafeux, se noie sous les crues ou se déchire en proie au populisme ségrégationniste.
Si Le Déluge est un roman de science-fiction, c’est par son point de vue sur l’hypothèse du fusil à clathrates. Stephen Markley a adopté l’idée, discutée dans le monde scientifique à ce que j’ai crû comprendre à mon grand soulagement mais après avoir lu le livre, que la libération du méthane océanique serait beaucoup plus rapide, entraînant un réchauffement climatique lui aussi plus rapide. Compte-tenu des incendies de l’été 2026, la lecture du Déluge s’est avérée un peu stressante. Finalement, la tornade de Pomas me fait dire que, destruction des clathrates ou pas, on était engagé sur le chemin de la galère.
« J’aimerais juste qu’on puisse avoir une seule année où ce serait pas la giga-merde partout dans le monde. »
En fait, le livre que Stephen Markley a paraît-il mis dix ans à écrire est un livre d’anticipation, une anticipation fondée sur des bases malheureusement très réelles, une anticipation très engagée politiquement, puisque le récit prône la mise en place d’une société plus écologique, à l’économie décarbonée et socialement beaucoup plus équitable, toute en condamnant le capitalisme financier des grandes compagnies, le libéralisme mondialisé et les élites économiques et politiques qui s’en mettent plein les fouilles. Il n’en appelle pas moins à une responsabilisation générale.
« Si notre civilisation se dirige vers l’écocide, c’est pas parce qu’une poignée de personnes s’en met plein les fouilles, mais parce qu’on l’accepte. Nous. On l’autorise. »
Remarquons que, dans un récit extrêmement noir par son réalisme pessimiste puisqu’il intègre avec un grand souci de logiques les impacts économiques et sociaux de la dégradation climatique et le cynisme de la finance mondiale, reléguant à la bibliothèque rose Le Ministère du futur de Kim Stanley Robinson, l’auteur du Déluge livre dans les derniers chapitres, peut-être dans un rare moment de naïveté néanmoins rapidement tempéré, une pointe d’optimisme sous la forme d’un programme législatif très avancé. Beaucoup de sang, d’eau, de sueur auront cependant coulé avant que le lecteur n’en arrive là. Stephen Markley appuie son récit sur l’évolution politique des États-Unis, et lorsqu’il évoque les dérives populistes violentes et vindicatives, les menaces de tribuns, la communication vérolée par les infox, il n’est malheureusement plus dans l’anticipation. Le 21 janvier 2021 est passé par là. Seul écueil : l’auteur n’avait pas prévu ou pas voulu prévoir la réélection de Donald Trump...
La somme frappe par sa cohérence - je dirais même par son réalisme, mais ce point est peut-être plus discutable. J’ai peut-être mis du temps à avancer à un bon rythme pour le lire, mais arrivé à un certain point, Le Déluge se dévore et on peut admirer le talent narratif de l’auteur qui manie habilement l’ellipse narrative et a pris soin d’adopter des modes de narration différents selon ses personnages dont chacun permet d’aborder la situation à partir d’un angle de vue différent : la businesswoman et le jeune « bourge » parlent à la première personne, comme la plupart des récits du prodige en mathématique ; tous les chapitres mettant en scène le junkie sont à la deuxième quand l’éco-terroriste et l’océanographe sont à la troisième. Il a aussi fait preuve de créativité : que beaucoup des récits du prodige soient des rapports ou que le récit de l’éco-terroriste soit parsemé d’encadrés est créatif, mais guère original, les quelques extraits médiatiques, réunis à plusieurs occasions dans le roman, le sont davantage. Si la première de ces pages est en prise directe avec notre réalité, les suivantes le sont de moins en moins.
Franchement, j’ai trouvé ce livre génial, au point que je serais prêt à le relire, mais croire que ce genre de livre va retourner un climato-sceptique, c’est faire preuve d’une naïveté confondante : il ne convaincra que les personnes déjà convaincues, les sceptiques ne le liront même pas. Pas la peine de s’affoler, le sujet des prochaines élections présidentielles sera l’insécurité et l’immigration. A moins qu’une tornade ne passe par là et bouleverse les préoccupations populaires....
Wagoo