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Paradoxe perdu

dimanche 21 juin 2026, par von Bek

Fredric BROWN (1906-1972)

États-Unis, 1943-1963

Calmann-Lévy, 1974, pour la 1ère édition, traduction de Jean Sendy

Décédé il y a plus d’un demi-siècle, cultivant volontiers l’humour sous toutes ses formes dans ses créations, Fredric Brown n’a écrit aucun des livres majeurs de la science-fiction de son époque ou de sa génération d’écrivains, celle des Clifford D. Simak ou des Robert Heinlein. On publie et lit encore Demain les chiens ou on lit et discute encore de Starship Troopers. Certes les livres de Brown, Martiens, go home ! surtout, sont régulièrement réédités [1] et doivent donc se lire toujours, mais il fait partie des classiques dont on ne parle pas. Pourtant, il est un des maîtres de la nouvelles, genre par lequel sa génération a commencé à s’illustrer. Il est d’ailleurs le sixième auteur le plus représenté dans la Grande Anthologie de la science-fiction, avec douze nouvelles à son actif (soit 2,13 % des textes qui la composent) [2], loin derrière un Robert Sheckley il est vrai. Il a n’a donc rien d’un auteur mineur des littératures de l’imaginaire et a eu son heure de célébrité. Il a abordé de nombreux thèmes de la littérature de genre, Fantômes et farfafouilles m’en avait donné une bonne illustration il y a un quart de siècle. Paradoxe perdu, recueil sans équivalent en anglais et qui n’a pas été réédité depuis 1990, en fournit un autre exemple au travers de ses quatorze textes.

Outre par l’excellente nouvelle qui donne son titre au récit et joue avec le voyage dans le temps de manière loufoque, la science-fiction est surtout présente par ses histoires de premiers contacts entre l’humanité et une espèce extraterrestre. Fredric Brown met comme un point d’honneur à varier les approches : quand ce ne sont pas les Humains qui visitent, ce sont les E.T., et les circonstances diffèrent à chaque fois. Pourtant qu’il s’agisse de « Spectacle de marionnettes » qui voit une confédération intergalactique venir sonder l’humanité sur sa capacité à intégrer l’organisation, d’ « Obéissance » dans laquelle un astronaute chargé d’assurer la sécurité de l’humanité en empêchant toute civilisation extraterrestre de découvrir l’emplacement de la Terre, ou de « Sirius et pas-coutume » qui met en scène la découverte d’une planète inconnue gravitant autour de l’étoile Sirius, à chaque fois l’Humanité n’apparaît pas vraiment comme quelqu’un que les E.T. aimeraient mieux connaître. Un sommet est atteint avec la très courte nouvelle « Schéma de principe », qui n’est pas sans avoir des points communs entomologiques avec « Sirius et pas-coutume ». Même la nouvelle « Les Ondulats » qui met en scène une invasion extraterrestre d’un genre particulier et particulièrement original, laisse une vision critique de la société humaine moderne. Brown cultivait donc volontiers, dans ses textes du moins, une certaine critique de la société de son temps. Seule la très courte « Politesse » dans laquelle un humain réussit non sans mal à entamer le dialogue avec un Vénusien, fait exception.

Les huit autres textes relèvent plutôt du fantastique (à l’exception peut-être de « Marguerites » nouvelle dans laquelle un savant entre en contact avec les fleurs susnommées), mais ne brillent pas forcément plus par leur philanthropie. Fredric Brown se moque volontiers des conventions humaines, notamment morales. C’est par exemple le cas du court texte « Dieu » où c’est la religion qui est tournée en dérision quand Pierre arrive au Paradis. Dans « Deux poids, deux mesures », c’est la pruderie des codes moraux qui est tournée en dérision, en particulier le code Hays. L’auteur imagine en effet que les personnages derrière l’écran de télévision puissent voir au travers et l’un d’entre eux en voit de belles. Sans surprise le texte provient d’un recueil édité par Playboy.

Mais pour les héros du « Dernier train », d’ « Il ne s’est rien passé », de « Monsieur dix pour cent » et d’« Aélurophobie » (et celui de « Marguerites » aussi d’ailleurs), les destinées sont plutôt funestes et résultent souvent de travers bien humains. Dans le premier, un alcoolique rate le dernier train qui lui aurait permis de quitter une vie qu’il n’aime pas. Dans le deuxième, le héros est solipsiste, ce qui le conduit à sa perte, mais pas parce qu’il a tué quelqu’un. Dans le troisième, un acteur raté cède à la tentation et le paiera cher. Quant au héros du quatrième, il souffre d’ailurophobie - bizarrement transcrit aélurophobie par le traducteur qui a pourtant fait un travail remarquable, notamment sur ce texte -, c’est-à-dire de la peur des chats. Rien de bien méchant me direz-vous, sauf que l’auteur s’appelle Fredric Brown...

Remarquons au passage que si les nouvelles ont souvent en commun une certaine misanthropie, elles aussi souvent en commun une certaine légèreté des mœurs. « Paradoxe perdu » ne se conclut-il pas sur l’attention que porte un professeur à une des ses étudiantes ? Lorenz Kane, le héros d’« Il ne s’est rien passé », ne commet-il pas un meurtre après avoir fait des propositions explicites à une femme, fut-elle stripteaseuse ? La promise de notre ailurophobe n’est-elle pas nymphomane ? « Sirius et pas-coutume » ne voit-il pas surgir une bombe capable de décoincer un diplômé de polytech-Mars ? La chute de « Marguerites » doit beaucoup au sexe. Quant à « Deux poids, deux mesures », nulle besoin de décrire ce que peut voir son narrateur derrière son petit écran...

Tout comme à une certaine époque les vedettes du cinéma fumaient dans les films, tant c’était un vice couramment pratiqué dans la société moderne que cela faisait partie des personnages incarnés, ceux de Fredric Brown fument, mais ont surtout une certaine propension à l’alcool : depuis les petites bières destinées à rafraîchir les témoins du premier contact de « Spectacles de marionnettes » jusqu’à l’ivrogne du « Dernier train » en passant par le narrateur de « Sirius et pas-coutume » qui ne répugne pas à boire un verre, la tempérance n’est pas très pratiquée chez Brown. Il semble non moins révélateur que Georges Bailey commence « Les Ondulats » sous l’emprise de l’alcool et s’abreuve régulièrement durant ce qui est la plus longue nouvelle, mais, ayant quitté la vie moderne sous la force des choses, n’éprouve plus l’envie et surtout le besoin de boire. Difficile de ne pas donner foi à l’idée, par ailleurs reprise dans l’article wikipedia de l’auteur, selon laquelle Fredric Brown était alcoolique.

Il n’en demeure pas moins que c’est sa maîtrise de l’art de la chute, cet ingrédient essentiel du genre littéraire, qui donne à Paradoxe perdu, et aux autres recueils aussi par ailleurs, tout son sel. Et il est des plats qui se mangent très salés mais avec beaucoup de plaisir.

Titre français Titre original Publication originale Date
Le Paradoxe perdu Paradox Lost Astounding Science-Fiction 1943
Spectacle de marionnettes Puppet Show Playboy 1962
Le Dernier train The Last Train Weird Tales 1950
Il ne s’est rien passé It Didn’t Happen Playboy 1963
Obéissance Obedience ou The Undying Ones Super Sience Stories 1950
Monsieur dix pour cent Ten Percenter ou Tale of the Flesh Monger recueil Paradox Lost 1963
Aélurophobe Aelurophobe ou Cattin’ on the Couch 1962
Sirius et pas-coutume Nothing Sirius Captain Future 1944
Deux poids, deux mesures Double Standard The Bedside Playboy 1963
Schéma de principe Pattern recueil Angels and Spaceships 1954
Politesse Politeness
Les Ondulats The Waweries Astounding Science-Fiction 1945
Dieu Search recueil Angels and Spaceships 1954
Marguerites Daisies

[1] 30 éditions depuis la première française de 1957

[2] Dont une commune avec Mack Reynolds dans Histoires de voyages dans le temps. A noter qu’une intégrale de ses nouvelles a été publiée en français en 2006-2008 et est vendue à prix dispendieux