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L’Insolite Aventure de Marina Sloty
dimanche 14 juin 2026, par
Raoul DE WARREN (1905-1992)
France, 1980
Les Belles Lettres, coll. « Le Cabinet noir », 2000, 254 p.
Quasiment toutes les semaines, Marina Sloty emprunte le bus qui partant de Millau traverse le Larzac pour gagner Montpellier où la jeune femme de vingt-cinq ans fait ses études de médecine. Seulement en ce mois de mars 1959, la neige s’est mise de la partie, le bus s’est risqué sur une route secondaire au beau milieu de la causse désertique et a fini dans un fossé enneigé. Déterminée à trouver de l’aide, Marina affronte la tempête et la neige avec la torche du chauffeur. La lumière d’une maison brille au loin, mais si celle-ci n’est pas très éloignée dans l’espace, elle l’est davantage dans le temps et Marina se retrouve quatre-vingt-neuf ans en arrière, au début de 1870, dans l’auberge de ses arrières-grands-parents, à quelques mois du mariage de son grand-père Dominique Sloty.
S’il s’agit d’un des plus fameux paradoxe de la science-fiction - avec celui de Fermi qui ne relève pas exclusivement de la SF, lui -, le paradoxe du grand-père ne concerne pas toujours l’interaction d’un voyageur temporel avec ses ascendants, mais parfois si. Seulement ce serait faire preuve de préjugés que de s’imaginer que le roman de Raoul de Warren n’a rien d’original : à la différence de ses collègues, ce juriste et historien introduit l’anachronisme dans le récit de voyage temporel de deux manières. Née en 1934, son héroïne n’existe pas en 1870, moyennant quoi elle n’a pas de consistance corporelle et ne peut être touchée ou toucher : elle est un fantôme. Certes, pour les besoins du récit, l’auteur a un peu triché en permettant à son personnage d’interagir avec les objets. Dans la même logique, un voyageur temporel venu du passé vers 1959 accuse un âge certain et n’a en fait que peu de chance d’être encore en vie en vieillissant de 89 ans brutalement. Vous aurez compris que L’Insolite Aventure de Marina Sloty ne se limite pas à un voyage vers le passé et l’auteur joue avec succès sur les chronologies respectives de ses personnages.
Publié en 1980 aux éditions de l’Herne, le roman a été réédité en 2000 dans la collection « Le Cabinet noir » dirigée par Pierre-Jean Oswald, aux côtés d’auteurs divers et variés mais souvent prestigieux. Il bénéficie alors d’un petit dossier présentant Raoul de Warren, peut-être abusivement qualifié de « d’historien de grande classe », « connu des spécialistes » pour ses travaux sur les prétendants au trône et les pairs de France, et est estampillé fantastique, ce qui ne laisse pas de me laisser perplexe, car à moins de classer sous ce vocable un grand nombre de récits de SF de l’âge d’or, à commencer par les fameuses Chroniques martiennes par exemple, L’Insolite Aventure de Marina Sloty n’est pas moins science-fictif que fantastique. A ce dernier genre, il emprunte certes l’atmosphère du début du livre avec des scènes largement fantomatiques ou l’épisode de l’aliéné de Rodez, mais il va chercher des explications sciences-fictives au voyage temporel dans le domaine de la physique nucléaire que d’autres romans classés en SF n’auraient pas reniées. Remarquons au passage que le récit, la manière d’envisager l’énergie nucléaire, apparaissent un peu comme vieillots pour un roman publié en 1980. L’auteur avait soixante-quinze ans il est vrai.
Dans une production largement dominée par les auteurs anglo-saxons y compris dans l’édition française, L’Insolite Aventure de Marina Sloty soutient largement la comparaison avec d’autres histoires et mériterait de figurer dans les recommandations de lecture du genre. C’est sans doute à ce jour un des meilleurs récits français de voyage dans le temps. Il a en outre le mérite d’une fin intrigante.
Wagoo