Accueil > TGBSF > H- > Histoires paradoxales
Histoires paradoxales
dimanche 19 avril 2026, par
Jacques GOIMARD (1934-2012), Demètre IOAKIMIDIS (1929-2012) & Gérard KLEIN (1937-)
France, 1984
LGF, 448 p.
Trentième volume de La Grande Anthologie de la science-fiction, Histoires paradoxales appartient à la deuxième fournée de la monumentale série, celle des années quatre-vingt, et porte bien son nom, car il est en lui-même paradoxal. A titre personnel d’abord : je me souvenais avoir lu ce livre, mais ne gardais souvenir en fait que d’une seule nouvelle qui m’avait profondément marqué. De fait, j’avais lu le livre en... 1991 !
Le recueil est un de ceux où les auteurs qui squattent généralement les volumes de la série ne sont guère présents. R. A. Lafferty, troisième au classement de La Grande Anthologie [1] a fourni deux nouvelles par exemple, et Histoires paradoxales contient, si l’on s’appuie sur Noosfere, les deux seules fictions traduites en français de David Irvine Masson. Certains volumes de la série fourmillent davantage d’auteurs rares, mais Histoires paradoxales comporte quand même cinq nouvelles qui sont les seules de l’auteur parue dans la série.
Paradoxe plus frappant, l’introduction par Demètre Ioakimidis ne définit pas la notion de paradoxe, mais s’attache à évoquer la diversité de la perception du temps et les possibilités de fiction que cela autorise. Il traite ensuite d’histoires de voyages dans le temps, et quasiment exclusivement de cela (je prends des précautions parce que quelque chose aurait pu m’échapper), s’appuyant sur des références fort intéressantes mais dont aucune ne figure à la table des matières du recueil. Certes, paradoxe et histoires de voyage dans le temps sont des mots qui vont très bien ensemble, mais la notion de paradoxe offre sans doute bien davantage de possibilités, sans même se limiter au paradoxe engendré par un décalage dans la perception du temps.
Nonobstant toutes les histoires contenues ne sont pas des histoires de voyage dans le temps à proprement parler. Ainsi Henry Slesar, dans « Une vie toute tracée », aborde d’une manière originale la question du libre arbitre en imaginant que les vies sont en fait des scénarios. Seulement un scénario, ça se réécrit... Lafferty met en scène dans « Tous les morceaux de la rive du fleuve » l’étrange histoire d’un collectionneur maladif qui cherche à rassembler d’étranges tableaux déroulants comme on en présentait dans les fêtes foraines et qui ont la particularité de montrer les rives du Mississippi avec une degré de définition dans la figuration qui ne relève clairement pas de la technologie accessible dans la photographie.
Un certain nombre de nouvelle jouent sur la perception du temps. Lafferty imagine dans l’absconse « Et lire la chair entre les lignes » que le temps s’accumule dans une pièce, métaphore du souvenir, ce qui permet à certains d’avoir une appréhension plus globale du temps, mais cela n’est pas sans danger et peut conduire à la surcharge, l’explosion de ladite pièce et l’oblitération de l’histoire. Notons au passage que Lafferty y réutilise un historien romain fictif inventé pour son Fall of Rome (1971). Il le réutilisera, au moins à ce que j’en sais, dans East of Laughters en 1988. Dans « Errance au bord de l’oubli » Ewdard Mackin postule que plus l’on vieillit, plus le temps passe vite, et met ainsi en histoire une sensation paradoxale bien réelle. Enfin avec « Le répit du guerrier », David Irvine Masson met en scène un monde en guerre dans laquelle le temps s’écoule plus vite sur le front qu’à l’arrière : démobilisé son héros a le temps de vivre quasiment une vie entière avant d’être renvoyé sur le front... moins de 22 minutes après son départ !
Arrivé à ce point, c’est bien de voyage dans le temps dont il est question, mais de voyage vers le futur et nous sommes tous alors des voyageurs temporels, mais certains voyagent subjectivement plus ou moins vites que d’autres. Moins vite si l’on considère les membres du sélecte club des Sleepers de Roger Zelazny dans « Le Cercueil de glace » où des hommes et des femmes triées sur le volet sont placés en animation suspendu et ne se réveille qu’une semaine de temps en temps pour participer à quelques mondanités festives. Quand le dormeur se réveille, comprend-il encore le monde dans lequel il vit ? Cela ne lui importe que quand la brutale réalité l’y oblige. Plus vite pour Jack Westermark, le héros de « Un homme en son temps » de Brian Aldiss, qui vit lui à l’heure de la planète Mars après son retour sur Terre, soit 3,3077 minutes en avance par rapport à toute l’humanité terrienne. C’est pour le moins pas pratique pour la vie de famille.
Il est d’autres voyageurs temporels infortunés, à commencer par celui de James Tiptree Jr dans l’excellente nouvelle « L’Homme qui rentrait à pied » A la suite d’une explosion qui entraîna un quasi-apocalypse nucléaire, la société se reconstruit près du site de la catastrophe et voit apparaître à date fixe un étrange phénomène que des décennies d’études vont pouvoir identifier comme un homme précipité dans les abîmes du temps. Les tempnautes de Philip K. Dick (« Pitié pour les tempnautes ! ») doivent assister à leurs propres funérailles nationales suite à leurs décès survenus dans un accident au retour de leur voyage temporel. « L’Étrange Visiteur » de Dewey et Dancey doit son étrangeté au dérèglement de sa machine à voyager dans le temps et les héros de la nouvelle, Steve et Roger, le croise chaque jour d’une semaine que lui traverse à rebours, ce qui provoque immanquablement un paradoxe. Autre paradoxe et autre malheur dans l’excellent texte « L’Impasse » de Charles Louis Fontenay, qui repose sur le mélange de deux voyageurs dont les chronologies personnelles s’emmêlent. Dans le très bref et seul texte du genre connu de son auteur, Wayland Hilton-Young, « Le Choix », le voyage temporel se passe bien, mais le voyageur a volontairement et donc paradoxalement tout oublié et ne se souvient évidemment pas pourquoi.
Enfin, deux histoires mettent en scène des phénomènes d’altération temporelles. « Terrain perdu » de David I. Masson imagine des zones de l’espace terrestre sont mités, pour ne pas dire minés, par des temporalités différentes dans lesquelles se perdent des malheureux devenus voyageurs du temps malgré eux. Enfin, « La Forêt de Zil » de Kriss Neville, première nouvelle du recueil et nouvelle qui m’avait visiblement le plus marqué, se défend contre les bucherons venus de la planète Terre en effaçant le passé de plus en plus lointain, comme une vague qui se propagerait en remontant le temps.
Si le recueil offre un certain plaisir de lecture, il est inégal comme dans quelques volumes de la collection. Le récit de Philip K. Dick laisse sur sa faim en n’expliquant pas en quoi il y a boucle temporelle (enfin du moins devrais-je dire que je n’ai pas compris). Je sais maintenant cependant que certaines lectures sont marquantes. Pour autant, je trouve que les paradoxes ne sont pas toujours évidents à saisir et ce dans plusieurs récits. Il n’est qu’à prendre le seul dont je n’ai pas encore parlé, « Idylle dans un relais temporel du XIe siècle » de Robert F. Young. L’histoire est charmante - c’est le cas de le dire, vous verrez - amusante et originale par la situation attribuée au voyageur temporel et par le ton adopté, mais je ne vois pas où il y a paradoxe. C’est pour le moins paradoxal...
Mais pourquoi est-ce que le coude de la piste est comme le bruit de l’aube ?
| Titre français | Auteurs | Titres originaux | Année de publication | Pagination | |
|---|---|---|---|---|---|
| Préface | Demètre IOAKIMIDIS | 1984 | 5-20 | ||
| 01 | La Forêt de Zil | Kris Ottman NEVILLE | The Forest of Zil | 1967 | p.21-28 |
| 02 | Errance au bord de l’oubli | Edward MACKIN | The Unremembered | [1964] | p.29-46 |
| 03 | L’Étrange visiteur | Max DANCEY & G. Gordon DEWEY | Two-Way Stretch | 1953 | p.47-98 |
| 04 | Idylle dans un relais temporel du XIe siècle | Robert F. YOUNG | Romance in an Eleventh-Century Recharching Station | 1965 | p.99-111 |
| 05 | Le Choix | Waylan HILTON-YOUNG | The Choice | 1952 | p.113-114 |
| 06 | Un homme dans son temps | Brian ALDISS | Man in His Time | 1965 | p.115-154 |
| 07 | Tous les morceaux de la rive du fleuve | R. A. LAFFERTY | All Pieces of a River Shore | 1970 | p.155-178 |
| 08 | L’Impasse | Charles Louis FONTENAY | Blind Alley | 1957 | p.179-191 |
| 09 | Le Cercueil de glace | Roger ZELAZNY | The Graveyard Heart | 1964 | p.193-274 |
| 10 | L’Homme qui rentrait à pied | James TIPTREE Jr | The Man Who Walked Home | 1972 | p.275-300 |
| 11 | Terrain perdu | David Irvine MASSON | Lost Ground | [1966] | p.301-336 |
| 12 | Pitié pour les tempnautes ! | Philip K. DICK | A Little Something for Us Tempunauts | 1974 | p.337-371 |
| 13 | Une vie toute tracée | Henry SLESAR | The Moving Finger Types | 1968 | p.372-382 |
| 14 | Et lire la chair entre les lignes | R. A. LAFFERTY | And Read the Flesh Between the Lines | 1974 | p.383-407 |
| 15 | Le Répit du guerrier | David Irvine MASSON | Traveler’s Rest | [1965] | p.409-437 |
[1] Robert Sheckley et Poul Anderson sont respectivement premier et deuxième si cela vous intéresse.
Wagoo