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Conan le grand
dimanche 12 octobre 2025, par
Léonard CARPENTER (1948-)
États-Unis, 1990, Conan The Great
Fleuve noir, coll. « Conan », 1993, 224 p.
Dans la cohorte des continuateurs des aventures de Conan post Sprague de Camp et Lin Carter, le Conan le grand de Leonard Carpenter a ceci de particulier qu’il délaisse les faits d’arme du jeune Cimmérien pour s’intéresser au Conan devenu souverain d’Aquilonie. Comparativement à Conan le vengeur, dans lequel le roi vient de prendre femme mais n’a pas encore d’héritier, et à Conan l’Aquilonien, dans lequel son fils Conan est déjà presque un homme, dans Conan le grand l’héritier royal est encore un jeune enfant.
Plus que de mélancolie, il est ici question d’insatisfaction pour le barbare devenu monarque. Le roman débute d’ailleurs par une très belle bataille, les armées de Némédie et d’Othir s’étant liguées contre l’Aquilonie. La démonstration de supériorité stratégique de Conan s’y fait implacable, mais les questions géopolitiques se complexifient lorsque la défaite des coalisés laisse le champ libre aux ambitions démesurées du souverain de Koth, le jeune Armiro. Et c’est toute l’Hyborée qui court le risque d’une généralisation de la guerre. L’investissement de la capitale d’Ophir, plus exactement de sa citadelle, dans laquelle se sont réfugiés les deux adversaires battus, nous vaut une scène marquante : Conan se jette en effet dans la gueule du loup, seul dans la salle à manger où sont rassemblés les nobles des deux royaumes. Le massacre qui s’ensuit n’a que peu de choses à envier au célèbre massacre des prétendants par Ulysse dans L’Odyssée.
Ayant voulu défier Armiro en combat singulier, Conan découvre l’absence d’honneur de celui-ci, et décide de partir seul pour le Khoraja, contrée d’origine d’Armiro, afin de savoir ce qu’il a fait de la précédente régente, Yasmela, ancienne maîtresse du Cimmérien (elle était une des personnages de la nouvelle d’Howard « Le colosse noir », ainsi que de « Les ombres de la nuit », écrit cette fois par de Camp et Carter dans Conan le sabreur). Il découvre ce que le passage du temps a fait de cette superbe femme – une réflexion sur le vieillissement qui n’est guère habituelle dans les histoires de Conan – et surtout le lien étroit qu’elle entretient avec Armino, qui apporte une dimension de tragédie grecque ou shakespearienne à l’intrigue.
Dès lors, le récit se révèle continuellement prenant, avec de nouvelles scènes épiques : ainsi de l’effondrement d’une tour de l’enceinte de Numalia (où Conan jadis exerça ses talents de voleur, elle est au centre de la nouvelle d’Howard « Le dieu dans le sarcophage »), préparé par des sapeurs, mis à profit par le roi d’Aquilonie pour monter à l’assaut des gravats grâce à sa monture et faire une moisson de morts en galopant sur le chemin de ronde… Particularité supplémentaire de Conan le grand, la présence d’un nain, Delwyn, ancien bouffon du roi de Némédie, que le Cimmérien a sauvé du champ de bataille et qui est ainsi passé à son service : il incarne la dérision et la critique parfois acerbe à l’égard d’un roi qui supporte mal ce qu’il est devenu. D’autant qu’il entretient une relation particulière avec une ancienne divinité, dont il souhaite partager la résurrection…
Au-delà d’une histoire réussie et riche en références à la biographie de Conan, Leonard Carpenter confronte ce dernier aux mêmes démons qu’Alexandre le Grand (ce qui explique le titre choisi pour le livre) : l’hubris, la tentation de se croire d’essence divine, d’être promis par son destin à la domination de l’univers. Est-ce un hasard, d’ailleurs, si la monture fétiche de Conan est elle aussi tuée lors d’une bataille, à l’égal de Bucéphale ? De par son positionnement singulier parmi les déclinaisons du mythe de Conan, de par également son intrigue qui parvient à éviter un schéma trop prévisible, Conan le grand est donc une lecture qui s’impose comme une des plus recommandables parmi celles qu’enfanta la cohorte des continuateurs d’Howard.
Wagoo