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L’Enchâssement

dimanche 22 mars 2026, par von Bek

Ian WATSON (1943-)

Grande-Bretagne, 1973, The Embedding

Le Bélial, coll. « Kvasar », 2014, 411 p., traduction de Didier Pemerle, postface de Frédéric Landragin

Il y a un peu plus de dix ans, les éditions du Bélial rééditait entouré d’un appareil bibliographique de grande qualité qui est devenu depuis une de leur marque de fabrique, L’Enchâssement de Ian Watson. Paru en France au lendemain de sa publication outre-manche en 1973 dans une traduction soignée de Didier Pemerle [1], le roman avait reçu le prix Apollo en 1975. Sans être de ses romans de SF qui sont réédités très régulièrement, L’Enchâssement a connu ensuite deux éditions poche avant que Le Bélial ne s’en empare. Il est généralement connu des profanes de la SF, mais à mon avis complétement méconnu du grand public. Tout ce passé éditorial amènerait à le considérer comme un classique. Il reste cependant une condition à remplir, car la définition d’un classique n’est-elle pas, comme l’écrivait Italo Calvino, « un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire » et donc se relire indépendamment des époques ?

Alors qu’il mène dans un centre en Grande-Bretagne des expériences financées par États-Unis sur la formation du langage en isolant des très jeunes enfants de toutes influences extérieures, Chris Sole reçoit une lettre de son vieil « ami », et pas si accessoirement amant de sa femme, Pierre, une lettre expédiée du fin fond de l’Amazonie. Dans celle-ci, l’anthropologue évoque sa découverte d’une tribu recourant à une plante pour accéder à une compréhension supérieure de la réalité, mais dont les effets secondaires sont la recomposition de leur langage en une forme enchâssée. Seulement l’existence même de la tribu est menacée par la construction de barrages, financés par les États-Unis, qui vont noyer la région. Ceci alors même que l’humanité voit arriver un vaisseau extraterrestre et que Chris Sole se voit requis pour communiquer avec les arrivants en raison de sa capacité à approcher les langages inconnus.

L’Enchâssement est indubitablement le fruit de son époque, fille des années soixante qui virent fleurir la quête d’une compréhension globale, pour ne pas dire globalisante, et psychédélique du monde au besoin par l’accession à un niveau supérieur de conscience grâce à des psychotropes, aussi bien qu’un courant écologiste mâtin, mais aussi époque d’un monde de la Détente dominé par deux superpuissances qui semblent s’accorder au plus haut niveau - de Gaulle parla de condominium -, tandis que des guérillas révolutionnaire secouent le Tiers-Monde soit pour accéder à une indépendance qui lui échappe encore dans les colonies africaines du Portugal, soit pour renverser la domination oligarchique au nom d’un idéal égalitaire corseté de marxisme nécessairement dogmatique. Chacune de ces facettes apparaît joue un rôle dans L’Enchâssement et la préface biographique que Ian Watson a bien voulu rédiger pour les éditions du Bélial vient montrer que le romancier a très largement puisé son inspiration dans son vécu de militant trotskyste comme de professeur en Afrique orientale.

Tout cela devrait plutôt conduire à faire du roman un livre complétement obsolète. Or, il n’en est rien et il reste au contraire très lisible, se différenciant de mon seul point de vue, de la littérature de science-fiction de la même époque essentiellement psychédélique. On ne peut pourtant pas dire que Ian Watson a su anticiper l’avenir, en tout cas pas sur un plan géopolitique, bien qu’un passage dans le chapitre VII n’est rien moins que la préfiguration de ce que seront les hackers lanceurs d’alerte de wikileaks s’inspirant sans doute des Pentagon Papers [2]. L’Enchâssement reste indéniablement moderne peut-être parce qu’il a sur mettre en avant la substantifique moelle de son époque, celle dont nous avons hérité, celle de la communication globale en notre époque où la Terre est devenue une nouvelle tour de Babel, celle des rapports à l’environnement, et peut-être aussi simplement parce que la science-fiction de Ian Watson ne se penche pas sur les technologies de l’avenir, mais sur la biologie et le langage, tous domaines qui supporte mieux l’obsolescence. A aucun moment, le lecteur n’a l’impression de voir mettre en scène des technologies complétement dépassées. Au contraire, en posant la linguistique comme science centrale du récit, l’auteur réussit une sorte de récit de hard science fiction, genre qui émerge à la même époque. L’Enchâssement serait alors un carrefour.

Si la linguistique et notamment le procédé de l’enchâssement que la préface de Watson essaie de faire appréhender à son lecteur, sont au cœur du roman, ledit lecteur ne souffrira pas de ne pas en comprendre complément le concept. La référence fréquente à l’illustre inconnu Raymond Roussel et à son livre Impressions d’Afrique, ne gène pas la lecture, pas plus que les passages dont on sent bien que l’influence de la consommation de drogues n’est pas étrangère à la conception. Peut-être est-ce malheureusement le cynisme dont Ian Watson empreint le monde qu’il met en scène qui en explique aussi la modernité toujours présente.


[1] On lui doit aussi la traduction de Tous à Zanzibar.

[2] « Ceux qu’on appelait les « Duplicateurs sauvages » sévissaient aux États-Unis depuis au moins un an et se faisaient une joie plus ou moins désintéressée, avec plus ou moins d’à-propos, d’extraire des signaux codés dans le réseau public du téléphone, les documents ainsi dupliqués, fussent-ils protégés par le brouillage. Cela avait déjà, au cours de la dernière année, provoqué un scandale retentissant au sujet des procédés de stockage des déchets nucléaires. Il n’en fallait pas rechercher l’origine ailleurs que dans cette guérilla de bricoleurs. » page 157-158 de l’édition au Livre de Poche, 1975.