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La Nuit du faune
dimanche 27 juillet 2025, par
Romain LUCAZEAU (1981-)
France, 2021
Albin Michel, coll. « Albin Michel imaginaire », 256 p.
La Nuit du faune de Romain Lucazeau, déjà auteur de l’ambitieux space opera Latium, réactive une quête cosmique et métaphysique semblable à celle du grandiose Créateur d’étoiles d’Olaf Stapledon. Cette fois, la Terre est celle de l’avenir, alors que la représentante d’une espèce disparue s’est enfermée dans un refuge situé au sommet d’une montagne et dans une apparence enfantine, comme pour mieux retrouver son innocence perdue. Le jour où un faune, membre d’une race jeune et parvenue pour l’heure à un stade d’évolution préhistorique, s’introduit dans ce havre hors du temps, la vie d’Astrée bascule. En invitant son hôte à un voyage dans le cosmos, elle cherche aussi à redonner un sens à son existence.
C’est de nuit, comme chez Stapledon, que cette odyssée onirique débute. Avec eux, le lecteur arpente d’abord le système solaire, dans lequel se nichent de multiples traces de vie : une arche générationnelle échouée sur la Lune, dont on entend la déchirante ode funèbre ; des créatures géantes et volantes dans l’atmosphère de Jupiter, adeptes d’une vie simple et d’une colonisation douce, achevant leur vie dans un feu d’artifice panspermique ; une forme de vie sous-marine sur Encelade, refuge trouvé par une antique espèce tournée exclusivement vers elle-même ; un astre colonisé dans le nuage d’Oort, planète vagabonde occupée par une forme de vie numérique, à la finalité circulaire et grégaire. Puis, agrégeant désormais trois individualités, un sujet collectif qui évoque là encore celui de Stapledon, ils quittent le système solaire via le Tubule, fascinant mode de transport quantique. Ils passent alors d’un champ de bataille stellaire à une étoile à neutron devenue le refuge d’une espèce hantée par l’entropie.
Marquantes sont les visions imaginées par Romain Lucazeau, des tableaux hard science que certains pourront sans doute trouver glacés, mais qui sont pourtant toujours irrigués par la vie ; il renoue ainsi magistralement avec le puissant imaginaire d’Olaf Stapledon. Avec la mort, aussi, tant le caractère éphémère des civilisations s’impose, qu’il soit subi ou provoqué. A cet égard, la guerre est une constante universelle, ainsi qu’elle l’était déjà dans Créateur d’étoiles. Même une « métacivilisation » numérique, d’échelle galactique, la pratique afin d’assurer son unité. Dans La Nuit du faune comme dans Créateur d’étoiles, la vie est légion, au cœur des étoiles ou des trous noirs, à un achèvement répondant une nouvelle naissance. Toutefois, si chez Stapledon elle poursuit au-delà des épreuves une finalité, celle d’une prise de conscience collective et à une échelle sans précédent, chez Lucazeau, elle semble viser avant tout à sa conservation, sa pérennité, que ce soit par la guerre, par la mutation en vie numérique ou robotique, ou par le refuge du virtuel, gage d’une éternité créatrice mais dénuée de vie authentique. Là où l’écrivain britannique s’efforçait de bâtir un nouveau Grand Récit, l’auteur français privilégie une approche marquée par le post-modernisme.
L’espoir subsiste, malgré tout : celui de constituer une confédération d’espèces, mais sous la houlette d’une transcendance mobilisatrice et d’un démiurge, ici une forme de vie ayant succédé au stade strictement numérique. Un nouveau Grand Récit émerge donc, celui d’un conflit au cœur même de notre univers, entre la vie et l’entropie, pour simplifier ; et si un but est ainsi fixé aux espèces conscientes, l’impression qu’elles se trouvent manipulées à distance par ces forces antagoniques risque d’induire une forme de démobilisation devant des puissances qui nous dépassent… un retour du divin, en somme. Des réponses divergentes, sans doute, mais qui partagent le même objectif : celui de la transmission et de la nécessité de trouver un sens à une mécanique céleste indifférente, au « silence éternel de ces espaces infinis » qui épouvantait tant Blaise Pascal.
Wagoo