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Le Seigneur de l’arc d’argent (Troie, 1ère partie)

dimanche 11 mai 2025, par Maestro

David GEMMELL (1948-2006)

Royaume-Uni, 2005, Lord of the silver bow

Bragelonne, 2008, 458 pages.

Je l’avoue, depuis ma lecture du diptyque Le lion de Macédoine, je n’avais pas relu du David Gemmell, auréolé depuis sa mort du statut de géant de la fantasy. Avant de prendre le roman Légende à bras le corps, j’ai décidé de m’atteler à sa trilogie troyenne, son Iliade à lui.

Plutôt que de centrer son intrigue uniquement sur les héros que l’on connaît, il a choisi de créer aussi ses propres personnages. Le plus notable d’entre eux est Hélicon, surnommé le Bienheureux, un Troyen connu en particulier pour ses raids visant les pirates mycéniens – au point de susciter l’ire d’Agamemnon, qui a mis sa tête à prix – et pour le navire géant qu’il commande, le Xanthos, élaboré par Khalkéus le constructeur à la réputation de folie (aurait-il inspiré le Floki de Vikings ?). L’homme est bon, généreux, courageux, le prototype même du héros, bien qu’il ait aussi une face sombre. On apprend toutefois progressivement que ce nouveau venu n’en est pas un, puisqu’il s’agit du prince Énée ! Pour ceux qui attendraient de le voir porter son vieux père à la fin de la trilogie, une précision s’impose : son père est déjà mort (Énée recherche d’ailleurs son assassin et son commanditaire… ce que le lecteur découvrira avant lui), tout comme sa mère, suicidée car junkie (en grec antique, bien sûr !).

Zidantas, alias Taureau, la connaît bien ; lui, le Hittite, accompagne Hélicon depuis longtemps. Gershom, l’Egyptien, est victime d’un naufrage dès le début du livre. Ayant fui un destin tragique, il est sauvé par Zidantas et Hélicon, qu’il va désormais accompagner jusqu’à Troie. Il en est de même pour le jeune Xander, fils d’un compagnon d’Hélicon tué au combat, qui va suivre ainsi son apprentissage. Il est d’ailleurs sauvé durant une tempête par Argurios, un guerrier mycénien accueilli à bord du Xanthos, qui fait prévaloir le sens de l’honneur sur sa haine à l’égard d’Hélicon. Autant de personnages qui, pour le coup, sont de véritables créations de Gemmell.

A tous ces individus mâles, il convient d’ajouter une femme forte en la personne d’Andromaque. Ce qui est intéressant, dans cette déclinaison, c’est que cette fille du roi de Thèbes avait été envoyée chez les prêtresses de Théra, dont la mission était de contenir les colères du minotaure – personnalisation made in Gemmell des colères de la Terre, habituellement attribuées à Poséidon – mais au sein desquelles une véritable émancipation féminine, impossible ailleurs, s’exprimait à plein. Tout change lorsque Andromaque doit pallier à la mort de sa sœur, promise à Hector. Elle fera le voyage jusqu’à Troie à bord du navire d’Hélicon, l’occasion d’un véritable coup de foudre entre eux… Une fois dans la cité aux toits d’or, elle devra se faire une place dans ce qui ressemble à un véritable panier de crabes, Priam et sa famille n’ayant rien à envier aux Julio-claudiens.

Avec une économie de moyens, des descriptions humaines sommaires, David Gemmell parvient à nous replonger dans ce crépuscule de l’âge des héros, où les dieux marchaient parmi les hommes. La mer verte, les armures et les marchandises, les rites et les sanctuaires, sont autant d’éléments immergeant le lecteur, sans réel élément de fantasy toutefois, faisant de ce premier volet de la trilogie un roman historique avant tout. Tout au plus peut-on voir une forme de magie dans les visions prémonitoires entrevues par certains individus, prêtres ou voyants, et même Xander, voyageant aux portes de la mort. En dressant un tableau géopolitique incluant Egyptiens, Hittites (dont Troie est vassale) ou Assyriens – la bataille de Quadesh est contemporaine du roman, Hector manquant d’y mourir –, David Gemmell relit le mythe au regard de l’histoire réelle, à la manière de ce qu’un Bernard Cornwell avait fait pour le mythe arthurien dans sa trilogie débutant avec Le roi de l’hiver.

La relecture de Gemmell insiste sur la cruauté et les bas instincts des grands personnages du mythe. Agamemnon est un chef de bande obsédé par sa renommée et l’assurance d’une descendance masculine ; Priam est un souverain ayant faim de richesses, prêt à utiliser sa nombreuse progéniture pour grossir encore davantage son patrimoine. Même Énée n’hésite pas à être cruel quant il s’agit de vengeance ou d’affirmation de son pouvoir. Quant à Ulysse, essentiel à l’intrigue car étant à l’origine de l’épanouissement d’Hélicon en héros, il apparaît sous un jour sympathique, mais plutôt que l’intelligence, c’est sa dimension théâtrale que privilégie l’auteur. Bien avant la guerre de Troie, le voilà racontant ses pseudo-exploits avec le cyclope ! Toutefois, le déroulement de l’intrigue réserve des surprises, et permet de complexifier la psyché de certains personnages (je pense en particulier à Priam).

Si le début du roman peut sembler poussif, le lecteur s’attache rapidement aux personnages mis en scène, et avec l’arrivée à Troie, le récit acquiert une toute autre dimension. Le point culminant est atteint lors de l’assaut du palais de Priam, à l’instigation d’un de ses fils : on tient là des pages épiques comme rarement, pour un affrontement digne de celui des Spartiates aux Thermopyles. Ces libertés prises avec le mythe sont la meilleure preuve qu’il demeure vivant, et si certaines hérésies historiques sont plus dures à avaler (le navire d’Hélicon équipé du feu grégeois), Le seigneur de l’arc d’argent est une lecture agréable, bien qu’il ne s’agisse que d’un prélude à un conflit non encore advenu.