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Vallée du carnage
Las, tout n’est que sang, violence et stupre
dimanche 18 mai 2025, par
Romain LUCAZEAU (1981-)
France, 2024
Verso, 2024, 446 p.
Je lis peu de science-fiction française, car j’ai trouvé souvent trop onirique ou psychédélique le peu que j’en ai lu. Ce ne sont cependant pas des adjectifs adaptés pour qualifier Vallée du carnage de Romain Lucazeau. Cauchemardesque serait plus représentatif de ce roman sans doute inspiré par la collaboration de l’auteur au programme Red-Team de l’Agence de l’innovation de défense.
Dans un monde différent, un énième avatar de l’Empire perse assiège depuis sept longues années Ecbatane sans parvenir à faire tomber la cité révoltée en dépit de sa supériorité militaire. Ravagée, la ville n’en résiste pas moins encore et toujours au roi des rois Orode, grâce à la résolution et l’expérience de ses défenseurs parmi lesquels figure Ormène, mais aussi grâce au soutien technologique clandestin de la Ligue pélagique menée par Carthage, ennemie abhorrée qui domine le bassin méditerranéen. Justement celle-ci se résout à intervenir et arme sa phalange sacrée formée de mille clones dont l’humanité est sacrifiée sur l’autel de Baal et qui deviennent autant de cyborgs, redoutables machines de guerres dont Hiarbas est l’un des meilleurs. Le despote perse se voit contraint de confier à son fils Pacorus le commandement devant Ecbatane, faute de pouvoir en charger son meilleur général, Suréna, jadis triomphateur des Carthaginois et qui a écrasé la révolte de Bactres mais a pris conscience depuis des horreurs de la guerre. Épris de la belle Eurydice, fille du roi d’Arménie Artabase, ce général ne rêve plus que de paix. Orode cependant, sûr de son invincibilité qu’il pense assurée par ses missiles nucléaires positionnés dans des satellites géo-stationnaires et par ses monolithes, gigantesques machines flottantes aux limites de l’Empire, concentre ses forces pour livrer l’assaut décisif à l’instigation de son conseiller Sillace. Mais celui-ci n’a peut-être pas le même agenda et c’est sans compter sur d’obscurs événements en pleine steppe d’Asie centrale où les atermoiements d’Ormuzd, directeur du complexe spatial, et les espoirs de Temülün, jeune mongol captif et transformé avec de nombreux autres en prostituée pour assouvir les pulsions bisexuelles de la garnison du bordel-usine, pourraient bien venir doucher les projets du sanguinaire despote.
C’est à un récit plein de bruits et surtout d’horreurs que Romain Lucazeau convoque son lecteur. Je dis convoque parce que le récit est dans sa quasi entièreté écrit à la deuxième personne du singulier et l’auteur tutoie autant qu’il harangue ses sept principaux personnages - plus un secondaire -, et donc tutoie le lecteur, les substituant les uns aux autres successivement, un peu comme un metteur en scène dirigeant ses acteurs, en un récit au style épuisant, toujours au bord de la scansion, parfois presque au rythme d’un alexandrin, éprouvant parce que chargé de matières organiques, de phlegme quand ce n’est pas de sang, d’urine quand ce n’est pas de semence. Dans Vallée de carnage, les corps sont violés, découpés, arrachés, déchirés, brûlés. Le titre choisi par l’auteur et tiré d’une citation du Livre de Jérémie figurant en exergue et dont les versets constituent les différentes parties du roman, dans une traduction déjà ancienne et protestante s’il faut le remarquer, n’est pas une vaine expression.
Car la guerre mise en scène par Romain Lucazeau est industrielle et technologique et donc partant hautement mortifère. La machine est très présente et on voit bien que l’auteur a intégré la technologie la plus moderne (drones, laser) tout en se projetant dans un avenir technologique. Ainsi Hiarbas est un cyborg, terme qui bizarrement n’est jamais employé, obéré sans doute dans la réflexion actuelle par l’expression d’homme augmenté. Les missiles sont hypersoniques et les trains à lévitation magnétique. Pour autant, l’humain reste dans la boue ou sous la terre, il est des choses qui ne changent pas, mais la guerre n’épargne pas les esprits et accouche de sociétés brutalisées et brutales.
Si l’auteur de Latium a sans doute puisé dans l’imaginaire qu’il a dû développer dans sa participation à Red-Team, programme ayant pour ambition d’imaginer et donc de préparer les forces armées françaises à la guerre de l’avenir, son récit ne m’a pas semblé échapper à la triste réalité. Très rapidement un parallèle s’impose avec le conflit ukrainien et pas seulement sur les dommages subies par les villes ukrainiennes. Ainsi la diplomatie déployée par Orode pour s’assurer de la neutralité de l’Empire Han n’est pas sans rappeler les efforts déployés par la Russie poutinienne pour obtenir au moins un soutien tacite de la Chine.
Romain Lucazeau ne s’est pas seulement inspiré d’un futur inventé ou d’un présent vécu. Il a aussi puisé son inspiration dans un passé sublimé, c’est-à-dire dans l’antiquité et dans le théâtre classique, le second étant souvent d’ailleurs allé chercher son inspiration dans la première, non sans un clin d’oeil au Salammbô de Flaubert, passage obligé quand il est question de Carthage. Le roman est construit comme une tragédie classique en cinq actes. Le cadre géopolitique mis en place, admirable par sa carte, relève de l’uchronie. C’est un monde dans lequel Rome n’a pas triomphé de Carthage et où le Christ n’est pas advenu ou n’a pas été reconnu. La Phalange sacrée à laquelle appartient Hiarbas renvoie à la légion sacrée carthaginoise et peut-être aussi au bataillon sacré thébain. Cependant, les personnages, beaucoup historiques, s’ils sont bien inspirés de l’histoire via Plutarque et Polybe ont aussi transité par Corneille et sa dernière pièce Suréna (1674) où l’auteur du Cid met en scène une tragédie amoureuse dans un cadre historique et dont les personnages s’appellent Orode, Suréna, Eurydice, Pacorus et Sillace.
Sans assurance que Vallée du carnage sera pour moi le livre de l’année, il ne laisse pas intact et participe de la modernité de la science-fiction française, même s’il semble nous promettre un sombre avenir.
Ailleurs....
- C’est plus que de la SF Vallée du carnage .
- Quoi de neuf sur ma pile parle de Vallée du carnage .
Wagoo