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Le Seigneur de Samarcande

dimanche 23 mars 2025, par Maestro

Robert E. HOWARD (1906-1936)

États-Unis, 1931-2005

Bragelonne, coll. « Les Intégrales », 2009, 576 p.

Le Seigneur de Samarcande est le pendant du recueil Agnès la noire, consacré aux récits à vocation historique de Robert Howard. Sa spécificité vient du fait que tous les textes qu’il contient, pour ceux qui ont été publiés du vivant de l’auteur, l’ont été dans Oriental Stories, publication de Farnsworth Wright parallèle à Weird Tales, remplacée un temps par The Magic Carpet Magazine. Comme le titre de cette revue sœur l’indique, l’accent est mis sur l’orient au sens large, entendu principalement ici comme Moyen-Orient, de la Chine jusqu’aux marges européennes de l’expansion ottomane en passant par l’Asie centrale.

«  Les faucons d’Outremer  » permet de découvrir un autre héros howardien, en la personne de Cormac FitzGeoffrey : un chevalier irlandais, encore moins bien dégrossi que Conan, avec qui il partage d’ailleurs bien des traits. Outre la dimension barbare, on peut noter sa force herculéenne et même ses yeux bleus. Dans « Les faucons d’Outremer », il se livre à une vendetta, suite à la mort d’un loyal seigneur respecté et honoré. Le contexte est celui de la troisième croisade, Cormac ayant combattu aux côtés de Richard Cœur de Lion en personne. L’action et la violence brute sont au programme, culminant dans l’affrontement entre Cormac et son adversaire, un Arabe fomentant une sécession contre Saladin, ce dernier faisant plus qu’une apparition. Désormais banni par les siens en raison du meurtre perpétré contre un Occidental ayant rallié l’Arabe félon, Cormac se retrouve dans la citadelle de Skol Abdhur dit le Boucher, en compagnie de marginaux de toutes les origines. Un véritable panier de crabe, car Skol Abdhur détient « Le sang de Belshazzar », un rubis énorme dont l’histoire part de Cyrus le Grand pour traverser les siècles, non sans laisser dans son sillage sang et malheur. Assassiné, le Boucher se fait subtiliser son précieux, l’intérêt tenant là au questionnement des convives autour du ou des coupables… Le point d’orgue de l’intrigue prend place dans un temple souterrain, situé sous la citadelle, site antédiluvien qui évoque forcément Hyborie et Valusie. On assiste alors à une véritable mêlée aussi jouissive qu’intense. « Le sang de Belshazzar » se clôt toutefois de manière frustrante, le rubis devant servir à Cormac pour payer la rançon d’un de ses amis, emprisonné par un seigneur musulman.

On retrouve le même défaut dans « Les épées rouges de Cathay la noire ». Cette fois, c’est un Normand, Godric de Villehard, qui est le héros. Lancé avec d’autres guerriers occidentaux en quête du royaume du Prêtre Jean, il sauve une princesse de l’assaut de brigands mais manque d’y laisser la vie. Soigné au sein du petit royaume de Jadahur, il y incarne une nouvelle fois la barbarie – il est descendant de Vikings – venant dynamiser une vie urbaine et civilisée amollie et passive. La preuve, c’est lui qui est l’âme de la résistance du territoire et de ses combattants initialement peu motivés face à l’assaut des hordes mongoles de Gengis Khan. Barbare contre barbares, ce duel épique se conclut de la meilleure des manières pour Godric, quand bien même on aurait apprécié de connaître la suite de ses aventures. Le talent de Robert Howard pour les descriptions de batailles dantesques est en tout cas admirable. « Les cavaliers de la tempête » bénéficie d’un scénario un peu plus original. Le héros est cette fois Cahal le rouge, un prétendant malheureux au trône d’Irlande. Après avoir sympathisé, le temps d’une soirée arrosée à Damiette, avec un guerrier se prétendant fils de Subötai, il arpente les États latins d’Orient, alors dans un piteux état. Nous sommes au milieu du XIIIe siècle, et avec un seigneur chrétien, Cahal caresse l’idée d’aller piller Shahazar, déjà arpenté par… Cormac FitzGeoffrey ! Un croisement aussi éphémère que sympathique. C’est là que l’intrigue bascule. Cahal se retrouve en effet à demander asile à une forteresse musulmane, ayant dû fuir non pas devant la Horde des Mongols, mais devant un autre peuple lui-même poussé vers l’ouest par les successeurs de Gengis Khan, les Khwarezmiens (que Howard nomme les Kharésmiens). C’est donc une atmosphère de fin du monde qui prédomine, en particulier lorsque Cahal assiste, impuissant, à la prise de Jérusalem. Le dénouement des « Cavaliers de la tempête » prend place dans une nouvelle bataille, pour laquelle on retrouve le complice éphémère du début, en réalité puissant chef mamelouk !

« Le seigneur de Samarcande », nouvelle ayant donné son nom au recueil, nous propulse à l’époque de Tamerlan, autre redoutable conquérant. Nous sommes donc à la fin du XIV/e siècle, et suivons un autre marginal, le chevalier écossais Donald MacDeesa, rejeté par les siens après avoir honoré une dette d’honneur puis perdu la protection du roi Bruce II. Il se retrouve ainsi en terre sainte, participant à l’écrasante défaite de Nicopolis face aux forces de l’ottoman Bayezid Ier. Introduit auprès de Tamerlan, il met au point avec ce dernier un plan visant à vaincre le chef turc et ses troupes. Mais le puissant conquérant ne se montre pas suffisamment reconnaissant et magnanime à son égard, provoquant son courroux et son sort funeste. Howard est d’ailleurs suffisamment malin pour expliciter les raisons expliquant le silence de l’histoire sur cette mort de Tamerlan. « La route d’Azraël » prend lui aussi place à l’époque des croisades. Deux guerriers que tout oppose, un chrétien et un musulman, vont finalement faire équipe pour sauver la femme, dont le premier est épris, des convoitises d’un seigneur arabe : pour ce faire, ils pourront compter sur l’aide de Vikings parvenus jusqu’au… golfe persique ! Parmi eux, un roi Harold ayant finalement échappé à la mort en Angleterre… Il y a comme un trop plein dans cette nouvelle histoire, peut-être aussi l’effet de redite au fil des différentes fictions se fait-il sentir. «  Le lion de Tibériade », c’est Zengi (1087-1146), puissant seigneur Seldjoukide, figure plus méconnue de ces conquérantes qui fascinent tant Howard, sans pour autant que l’écrivain ne verse dans une quelconque apologie : toujours, le chemin de sang qu’ils tracent est rappelé, et l’accent souvent mis sur leur mort et donc leur fragilité intrinsèque. Auprès de Zengi, on trouve d’ailleurs un Saladin encore enfant… Le cœur de l’intrigue tient dans une vengeance, perpétrée par un chevalier chrétien condamné aux galères et revenu pour tuer Zengi. Howard mêle ici l’histoire et la fiction, l’eunuque ayant réellement assassiné Zengi jouant un rôle crucial dans le dénouement. Il est d’ailleurs à noter que Zengi se fend à un moment d’un monologue qui se rapproche furieusement de la profession de foi hédoniste déclamée par Conan dans « La reine de la côte noire », postérieure au « Lion de Tibériade » d’un an.

« L’ombre du vautour » déplace la temporalité pour le règne de Soliman le Magnifique, le sultan ottoman préparant la conquête de Vienne en 1529. Le récit est particulièrement important car c’est la naissance d’un personnage howardien appelée à une riche postérité : Sonya la rousse (traduit ici en Sonya la rouge) ! Le grand vizir de Soliman poursuit de sa vindicte Gottfried von Kalmbach, un guerrier chrétien qui a eu l’audace de blesser le sultan lors de la bataille de Mohacs. Sonya, quant à elle, n’est autre que la sœur de Roxelane, une des épouses de Soliman ! La description qu’en fait Howard est appelée à marquer les esprits pour longtemps : « Elle était grande, superbement bâtie, avec une silhouette pourtant élancée. De sous son casque d’acier s’échappaient de longs cheveux rebelles qui tombaient sur ses épaules charpentées en une cascade d’or roux qui étincelait au soleil. (…) Sa taille souple était enserrée par une ceinture en soie verte, dans laquelle étaient passée une paire de pistolets et une dague, et d’où pendait un long sabre hongrois. Une cape écarlate jetée négligemment sur ses épaules complétait son accoutrement. » [1]. Courageuse, soiffarde, c’est elle qui sauve la vie de Gottfried à la fin du siège. Si le lecteur peut d’ailleurs regretter l’absence de la confrontation finale entre Gottfried et Sonya d’un côté, les combattants d’élite de Soliman de l’autre, il a droit à une ultime scène digne d’un péplum hollywoodien, rendant l’horreur d’autant plus frappante. On pardonnera donc aisément à Howard l’utilisation d’un hippodrome de Constantinople en parfait état, alors qu’il tombait en ruine depuis la quatrième croisade et le sac de la ville par les bons chrétiens d’occident. «  La voie des aigles » se situe quelques décennies plus tard, en 1595. Cette fois, c’est un cosaque du nom d’Ivan Sablianka qui est chargé d’une vengeance consistant à châtier le meurtrier de son chef de clan. Ce dernier, Osman Pacha, est un Ottoman en déshérence, devenu corsaire pour survivre. Le scénario de « La voie des aigles » est relativement complexe, puisqu’il met également en scène Ayesha, une danseuse persane qui obtient la protection d’Osman en échange de son aide à l’égard d’Orkhan, petit-fils de Soliman et prétendant au trône de la Sublime Porte, en résidence surveillé dans un château. Le texte comprend son lot de moments épiques et une fin tragique à souhait.

Avec «  Des faucons sur l’Égypte », retour au XIe siècle, dans l’Égypte fatimide. Le début de la nouvelle est particulièrement réussi, deux guerriers habillés de la même manière arpentent les rues du Caire en se soupçonnant l’un l’autre, avant que des assassins, ne sachant lequel est lequel, n’attaquent les deux qui font donc cause commune. Dans cette histoire, on retrouve des motifs caractéristiques de Howard, plus faciles à discerner par la juxtaposition d’histoire du même genre : une vengeance à assouvir, un personnage qui n’est pas ce qu’il croit être, une femme jouant les trouble-fête et un leader imbu de sa personne (ici, le calife fatimide se prenant pour Allah !). A noter que ce texte fut adapté, sous le titre « Des éperviers sur Shem », pour Conan le barbare par Roy Thomas dans The Savage Sword of Conan (voir le troisième tome omnibus de l’intégrale publiée par Panini). Toujours en Égypte, mais celle du XIIe siècle, « Les portes de l’empire » se distingue par sa profonde originalité : son personnage principal est en effet un chevalier menteur, voire mythomane, gras du bide, et qui se retrouve souvent balloté par les événements et pris au piège de ses propres histoires. Cette dimension génère un humour inattendu et bienvenu sous la plume d’Howard.

Le Seigneur de Samarcande
est complété par diverses annexes, dont on retiendra une aventure inachevée de Cormac FitzGeoffrey, base pour le scénario de Roy Thomas « Les hantises du castel-pourpre » consacré à Conan le barbare (voir le premier omnibus de The Savage Sword of Conan), ainsi qu’une histoire débutant dans la Tyr antique dont le héros est un Gaulois.


[1] (p. 68)