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Dimension Amérique 2

Années folles

dimanche 17 novembre 2024, par Maestro

Denis & Lydie BLAIZOT (sdd)

États-Unis, 1919-1929

Black Coat Press, coll. « Rivière blanche », série Fusée, 2023, 252 p.

Après un premier volet consacré à la longue période 1874-1914, Denis et Lydie Blaizot continuent leur exploration des récits fantastiques ou SF issus de la presse étatsunienne. En l’occurrence, ce sont diverses revues, parmi lesquelles Amazing Stories et Weird Tales, qui ont été ciblées. Avec un critère de sélection risqué : au-delà de l’intérêt des textes, l’objectif était de publier des inédits en langue française (on se souvient en effet du copieux travail de Jacques Sadoul sur la littérature des pulps). Le risque est donc de se retrouver avec des fictions de seconde division, un risque qui n’est d’ailleurs pas totalement contré.

«  La morte vivante » (« The Living Dead », 1919) de Seymour Le Moyne – pseudonyme de Harold Brainerd Hersey, un temps rédacteur en chef de The Thrill Book – est ainsi une brève variation sur l’inspiration de l’artiste venue d’au-delà de la mort, dénuée d’originalité. Il en est de même, dans une moindre mesure, pour «  Les rayons de Lune » (« The Rays of the Moon », 1928), d’Everil Worrell, centré sur le pouvoir de notre satellite quant à l’éveil des esprits défunts ; le personnage principal s’y révèle particulièrement détestable. On lui préfèrera, d’un pseudonyme proche, Roy Le Moyne (sic), le poème « La mort de Colombine » (« The Death of Columbine », 1919), et surtout «  Les arbres silencieux » (« The Silent Trees », 1926) de Frank Owen. Privilégiant le mode du conte, il nous plonge dans le merveilleux chinois en transportant un occidental sur une île dénuée de tout bruit. L’origine de cette malédiction est à chercher dans le malheur de Lun Pei Lo, elle qui était capable de commander aux forces de la nature par la magie de son chant. Poétique, « Les arbres silencieux » cultive également l’ambiguïté dans sa conclusion, en lien avec l’addiction à l’opium encore si courante à l’époque. À noter que ce texte, paru dans Weird Tales en 1926, a sans doute été lu par Robert Howard, tant sa chute ressemble à celle de « La fille du géant de gel » de Conan.

Originale également la nouvelle de Harry Harrison Kroll, « Lune sanglante » (« Bloody Moon », 1925). Les premières pages laissent penser à une énième déclinaison de la malédiction familiale et de la mort par la peur devant l’innommable ; mais l’auteur ouvre sur une résolution parfaitement humaine, sans la moindre once de fantastique, et proposant en outre une réconciliation symbolique entre colons d’origine européenne et populations autochtones. Dans ce registre d’un fantastique mortifère, on trouve aussi « Osiris » (« Osiris », 1923) d’Adam Hull Shirk, scénariste pour le cinéma, ou « La statuette en bois de teck » (« The Teak-Wood Shrine », 1923), de Farnsworth Wright, surtout connu pour avoir été le rédacteur en chef de Weird Tales entre 1924 et 1940. La première use d’une excellente idée, celle de la découverte du mausolée d’un dieu, en l’occurrence l’Osiris des Égyptiens, mais son exploitation se contente d’une hantise provoquant la mort très banale. Quant au second texte, il joue sur la fascination morbide provoquée par un artéfact d’origine indienne – vision très coloniale des mystères de l’Orient entendus au sens large – sans jamais révéler ce que dissimule cette statuette d’une idole, chose suffisamment grave pour plonger ceux qui la découvrent dans un désespoir dont la seule issue est la mort. Quant à «  La quatrième dimension », (« The Fourth Dimension », 1927) signé Charles Ford, ne vous fiez pas à son titre : c’est la simple et courte histoire d’un homme qui ne se rend pas compte de sa mort, jusqu’à ce qu’il voit son corps ramené des profondeurs de la mer…

« L’élixir de vie », (« The Elixir of Life », 1921)de H.L. Johnstone, publié dans Science & Invention, une des revues de Hugo Gernsback, accumule les clichés, du jeune employé rêvant à une vie rangée à la jeune femme enamourée, en passant par le père de la belle, savant génial et lunaire, et le méchant de l’histoire, un vil millionnaire. Pour autant, l’intrigue, qui tourne autour d’un produit capable de rajeunir celui qui l’absorbe, ouvre sur des situations cocasses, rendant la lecture agréable à défaut d’être révolutionnaire. De la même revue, «  L’oscillateur de la mort » (« The Vibrator of Death », 1922), de Harold F. Richards, est tout un programme dès son titre. De manière surprenante, l’histoire se déroule en France, décrite comme en proie (même si elle n’est pas la seule) au virus du bolchevisme et de l’agitation ouvrière – le texte a été publié en janvier 1922. Les enquêteurs qui sont au centre de l’intrigue cherchent à éviter la mort d’une cantatrice, dont la voix possède un indéniable pouvoir sur les masses et qui joue le rôle d’une briseuse de grèves. Soyons honnêtes, le déroulement est poussif, et la mort en question, qui survient à bord d’une attraction de fête foraine, est explicitée par une argumentation physico-chimique d’un ennui mortel ! Celle de «  Zéro absolu » (« Absolute Zero », 1929), que l’on doit à un certain Harold Moorhouse Colter, est plus solide autour d’expériences menées de manière quelque peu décalée par l’acquéreur d’un réfrigérateur…

«  L’homme en incubateur  » (« The Incubator Man », 1928) de Wallace West décrit l’expérience menée par un scientifique sur son propre fils. En l’enfermant dans un environnement totalement pur et dénué de germes, il lui permet de dépasser le siècle d’existence… mais à quel prix ! Une connaissance suprêmement supérieure, et une solitude affective totale. La chute de cette nouvelle est prévisible, faisant de ce texte un exercice un peu trop scolaire. « La mort pourpre » (« The Purple Death », 1924), signée Edith Lyle Ragsdale, ressemble fort de prime abord aux nouvelles fantastiques évoquées ci-dessus, avec son expédition archéologique sauvage se déroulant en Inde et ses membres succombant un à un des effets d’un mystérieux mal. Toutefois, son dénouement relève clairement de la science-fiction, avec cette opération consistant à transplanter le cerveau d’un prêtre hindou avide de vengeance à l’égard des Occidentaux dans le corps d’un léopard ; on pense forcément au Docteur Lerne, sous-dieu, de Maurice Renard. « Quand la Lune est tombée » (« When the Moon Fell », 1929), de Morrison M. Colladay, est un récit de fin du monde qui souffre, au-delà de ses hypothèses de départ scientifiquement discutables, ainsi que le soulignent les anthologistes, d’un style narratif assez plat.

Un des meilleurs textes est par contre «  L’entité maligne » (« The Malignant Entity », 1924), d’Otis Adelbert Kline, auteur prolixe dont les romans dans la veine d’Edgar Rice Burroughs ont été récemment édités par Rivière blanche. L’enquête menée autour de la mort d’un scientifique solitaire, retrouvée du jour au lendemain sous forme de squelette dans son laboratoire, est gérée de manière haletante, et son dénouement ne manque pas d’audace, autour de l’origine de la vie avec cependant un arrière-plan spiritualiste. Efficace, « L’entité maligne » pourrait être considéré comme le pendant étatsunien de certains textes de Rosny aîné…


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