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Les Dieux de Bal-Sagoth

dimanche 28 juillet 2024, par Maestro

Robert HOWARD (1906-1936)

États-Unis, 1925 à 1975

Bragelonne, coll. « Les Intégrales », 2010, 480 p.

Les Dieux de Bal-Sagoth initient une trilogie au sein de l’intégrale sans équivalent de Robert Howard, publiée par Bragelonne sous la houlette de Patrice Louinet. Avec Les Ombres de Canaan et Le Seigneur de Samarcande, ils compilent en effet les textes de fantastique et de fantasy ne relevant d’aucun des cycles précédemment édités, Conan, Solomon Kane, Kull ou Bran Mak Morn.

Pourtant, la nouvelle éponyme permet de retrouver Turlogh O’Brien, le guerrier celte, protagoniste de « L’homme noir » [1]. D’abord prisonnier de Vikings danois, il se retrouve libéré à l’issue d’un naufrage en compagnie d’un Saxon lui aussi en rupture de ban. Échoués sur une île inconnue, ils voient débouler de la jungle une jeune femme en fuite devant un monstre ailé. En apparence, « Les Dieux de Bal-Sagoth » débute comme un récit presque caricatural d’heroic fantasy. Mais c’est là que Howard s’avère sortir du lot, en étant capable de surprendre son lecteur. La jeune femme en question est en effet dotée d’une très forte personnalité, ambitieuse et prête à tout pour retrouver son trône. Jadis captive d’origine nordique, elle s’est retrouvée sur cette île, dernier refuge d’une civilisation dont les origines se perdent dans la nuit des temps. Évincée par le grand prêtre d’un culte mortifère, elle n’a de cesse que de retrouver sa place de reine. Pour cela, elle va se servir des deux guerriers, qui sont ici ballotés par les événements plutôt qu’acteurs de leur propre destinée. D’autant qu’ayant finalement reconquis sa position de pouvoir, elle finira par triompher de sa Némésis avant d’être simplement écrasée par la statue de son dieu ; cette Aryenne si fière de l’être est ainsi réduite à sa plus simple expression ! Cette civilisation d’un autre temps, comme souvent chez Howard, n’est que le reflet à peine maquillé d’une civilisation historique bien réelle, celle des Aztèques. Quant à leurs ennemis qui vont finalement précipiter sa chute, ce sont les alter-égos des Amérindiens d’Amérique du nord.

« Le crépuscule du dieu gris », publié pour la première fois en 1962, est un habile mélange entre fiction historique et fantastique. Le contexte est celui d’un affrontement entre Northmen et Gaëls d’Irlande, dirigés par le roi Brian Boru au XIe siècle. La galerie de personnages convoqués par Robert Howard est extrêmement riche, trop sans doute pour un texte de cette taille. Celui que l’on suit davantage que les autres s’appelle Conn, un nom repris par Sprague de Camp pour en faire le fils de Conan – il s’exclame d’ailleurs à plusieurs reprises ici « par Crom ». Le cœur de la nouvelle est une bataille dantesque, où les affrontements singuliers sont capables de se terminer en un seul coup, brutal et mortifère, loin des longues passes d’armes de certains films hollywoodiens. Ce texte épique en diable est encore enrichi par la présence fantomatique d’un borgne vêtu d’une cape… nul autre que le dieu Odin, venu assister au déclin de son culte et de ceux qui le pratiquaient. Tant « Que sommes-nous, tous autant que nous sommes, sinon des spectres disparaissant dans la nuit ?  » (p. 104). Sa qualité intrinsèque rend d’autant plus étonnant son refus de publication à l’époque où Howard le soumit.

« Lance et croc » est le texte le plus anciennement publié du recueil, puisqu’il fut édité en 1925. Il se ressent d’ailleurs de cette jeunesse : la trame narrative en est extrêmement sommaire – un guerrier allant délivrer une jeune femme amoureuse de lui, captive d’un monstre – et le dénouement demeure particulièrement abrupt. Récit préhistorique, « Lance et croc » est surtout une illustration caricaturale de l’image que pouvaient avoir les humains de Néandertal il y a un siècle de cela : Howard les présente comme des maillons inférieurs aux Cro Magnon (les Sapiens d’Europe) qui sont au cœur de son intrigue, bestiaux, cruels, ne maîtrisant ni le langage, ni même le feu. «  Dans la forêt de Villefère » est aussi ancien, et d’une brièveté confondante. Sans qu’il soit situé chronologiquement avec précision autre qu’à l’époque moderne, il nous narre la brève traversée d’un voyageur à travers une forêt française de sinistre réputation et sa rencontre avec un loup garou. On sent clairement, à la lecture de ces deux textes, un Howard encore hésitant mais dont le potentiel est sous-jacent. « La tête de loup », publié un an plus tard, montre déjà une progression intéressante. Cette suite de « Dans la forêt de Villefère » se déroule sur la côte occidentale de l’Afrique, dans le domaine d’un Européen enrichi grâce au commerce triangulaire. Si le nombre de personnages est un peu trop abondant, tout au moins pour les Occidentaux (les Africains sont par comparaison bien plus anonymés), l’intrigue est plus développée, autour de la malédiction ayant touché le narrateur de « Dans la forêt de Villefère », devenu loup-garou à son tour. Robert Howard esquisse à cette occasion une généalogie du mythe très personnelle, qui en fait une déclinaison d’une lutte immémoriale entre humains et démons. Le climax du récit réside dans une révolte des autochtones, tant l’Afrique ici exposée est avant tout le continent des fantasmes littéraires…

«  Le crâne vivant » met en scène un autre des personnages créés par Robert Howard, Steve Costigan, qui avait eu droit dans les années 1980 à pas moins de trois recueils dédiés chez Néo. Ce boxeur est ici un homme traumatisé par son expérience de soldat durant la Première Guerre mondiale, et qui n’a trouvé du réconfort que dans une consommation effrénée de haschich. Devenu une loque humaine dans une fumerie de Limehouse, à Londres, il bénéficie d’une seconde chance grâce à l’entremise d’une jeune femme asiatique. Celle-ci est au service du Maître, un homme à la tête semblable à un crâne, qui fait sortir Costigan de la dépendance en échange de son asservissement. Mais ce dernier fait tout pour déjouer ses plans, parvenant à faire équipe avec Gordon, un agent du gouvernement britannique. Il faut dire que le Maître fomente une révolte généralisée de tous les colonisés et autres dominés de l’Occident, renouant de la sorte avec le péril jaune ou noir tels qu’un Emile Driant ou un Sax Rohmer avaient pu les imaginer. Une volonté de lier ce danger à l’Atlantide et aux pouvoirs thaumaturgiques de l’ancienne Égypte témoigne une nouvelle fois des centres d’intérêt de Howard et des cycles civilisationnels, tout comme la qualification de Costigan par le Maître, qui le taxe de « barbare »...

«  Le moment suprême  », très court et seul représentant de la science-fiction, est un concentré d’ironie, puisque le seul scientifique susceptible d’enrayer la progression d’une espèce invasive de champignons, menace pour l’humanité entière, n’a subi que mépris de la part de ses semblables. Il préfère ainsi se suicider pour jouir de son pouvoir ! « Le feu d’Asshurbanipal » se rapproche des aventures d’El Borak. Le personnage occidental y fait équipe avec un Afghan, et leur objectif est de mettre la main sur une gemme légendaire sise dans une cité perdue. Mais une fois sur place, ils découvrent, ainsi que leurs rivaux, toute la force des antiques malédictions. Un récit classique mais efficace, qui se permet de citer quelques divinités du panthéon lovecraftien. Dans «  Les guerriers du Valhalla », c’est James Allison qui est pour la première fois à l’honneur, ce personnage impuissant dans son présent, mais qui porte en lui toutes ses vies antérieures (il est à l’honneur du comics La Guerre du serpent). Sa rencontre avec une jeune femme blonde le replonge ainsi dans la peau d’Hialmar, guerrier qui avait tout d’un géant d’antan, ayant vécu semble-t-il avant l’âge hyborien. Il a pour compagnon un Picte du nom de Gorm, ce qui permet de le relier à travers les éons à Kull, Conan et Bran Mak Morn. On retrouve dans ce récit très efficace les mêmes tropes que dans maints récits d’Howard, à commencer par « Les dieux de Bal-Sagoth » : une civilisation urbaine sur le déclin, qui trouve un secours chez des guerriers plein de jeunesse contre un danger d’invasion ; un culte à base de sacrifices humains ; un climax provoquant l’anéantissement de la cité et de ses habitants.

Avec « Les morts se souviennent », on change radicalement de registre pour aborder celui du western. Le principal personnage est un cow-boy, qui a tué, un soir où il avait joué, perdu et trop bu, un couple de noirs. La femme, avant d’expirer, lui avait lancé une malédiction. La principale originalité de ce texte réside dans son caractère composite, le témoignage du narrateur étant complété par d’autres, afin d’offrir une vue panoramique du dénouement. « Querelle de sang  » narre la haine qui sépare depuis leur adolescence deux hommes. Un duel finit par les tuer tous les deux, l’élément fantastique résidant dans la survivance éphémère de leurs esprits respectifs. « La Maison d’Arabu », publié de manière posthume, se déroule dans la Mésopotamie antique. Ce qui est intéressant, c’est la description faite du principal protagoniste, Pyrrhas, général de l’armée : on reconnait en effet en lui un proto Conan, de par ses mœurs (un appétit dévorant) ou son physique (outre la carrure, on note des yeux d’un bleu glacé), plus encore sa mentalité. Victime d’une malédiction, qui le conduit à la rencontre d’un sorcier (ce dernier, exigeant d’être payé en vie humaine, voit Pyrrhas lui trancher la tête pour répondre à sa demande !) et d’une créature démoniaque le conduisant au royaume des morts (la Maison d’Arabu du titre), il se défait de tous les atours de la civilisation urbaine pour retrouver une forme d’authenticité sauvage, ce à quoi répond parfaitement le final de cette nouvelle épique et exotique, une belle réussite.

Quelques fragments plus ou moins longs, centrés sur Turlogh O’Brien, et surtout une postface très éclairante de Patrice Louinet sur ces différents textes concluent avec maestria un excellent recueil de cette intégrale Howard.


[1] in Bran Mak Morn.