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Rinocérox

dimanche 14 avril 2024, par Maestro

Serge BRUSSOLO (1953-)

France, 1992

Fleuve noir, coll. « Anticipation », 192 p.

Rinocérox fait partie de ces romans publiés par Serge Brussolo dans une collection Anticipation en pleine révision, à commencer par les jaquettes bleues, celles de la fameuse sous-collection Métal. Comme d’autres de ses romans, il a été republié en 2004, ce qui peut témoigner de sa qualité. Et il est vrai que Rinocérox, sous des dehors classiques, s’avère être un excellent cru. Le cadre est celui d’un monde post-apocalyptique, dans lequel on est invité à suivre un clan de survivants. À sa tête, Dan et Suzie, les plus âgés d’une tribu de mômes. La particularité de cet univers, c’est en effet la poursuite de la guerre autodestructrice de jadis par les machines. Chars d’assaut, avions, et même drones (appelés mouettes) continuent d’appliquer leur programme de mort, ces dernières s’ingéniant même à exterminer tout humain parvenu à l’âge adulte.

Dan et Suzie craignent donc de subir leur courroux, et en attendant, s’efforcent de trouver de quoi survivre dans un paysage ravagé. Pour l’eau, des douilles d’obus placées en position verticale par tous les clans servent à recueillir l’eau de pluie. Pour la nourriture, sont mis à profit les largages parachutés automatiquement à destination d’armées désormais disparues. On sent ici clairement l’influence de la nouvelle classique de Ward Moore, « Le vaisseau fantôme », datée de 1951 et mettant justement en scène les machines de deux adversaires continuant de s’affronter par-delà la mort de leurs maîtres humains (elle fait partie de l’anthologie Histoires de fins du monde). La visite de Dan dans une base abandonnée, véritable paradis rapidement perdu, renforce ce parallèle.

Le clan s’abrite à un moment dans le cratère vitrifié d’un impact d’une bombe d’antan, devenue havre pour des survivants désireux d’échapper à la mort tombée du ciel. Dissimulés aux capteurs des mouettes, ils peuvent en effet atteindre l’âge canonique de la vingtaine. Toutefois, et l’on retrouve bien ici l’imaginaire cruel et sadique de Brussolo, ils sont contraints de trouver une accroche sur des pentes glissantes, au risque de tomber dans le cratère brûlant où agissent encore les restes de la bombe. La livraison de boites de conserve se transforme ainsi en jeu de massacre, soit parce qu’attraper l’une d’elles déséquilibre l’heureux élu, soit parce que, arc-bouté à son maigre relief, il ne le lâche pas mais subit le choc de la boite sur lui…

C’est dans un de ces microcosmes que Dan et Suzie rencontrent Fucker Boum Boum, un adolescent possédant un grand nombre de connaissances sur le monde, qui prend rapidement l’ascendant sur le clan. Il pousse ses membres à dompter Rinocérox, un de ces chars d’assaut qui arpentent la plaine dévastée, et à utiliser ses ressources alimentaires tapies sous sa carrosserie. Mais la nécessité, pour pénétrer les secrets de la carlingue, d’user d’enfants de petit gabarit, fait plonger le roman dans l’horreur (le gosse coincé dans le canon est une image glaçante). D’autant que Fucker, jaloux de Dan et de sa possible influence sur la tribu, choisit de s’en débarrasser.

Débute alors la troisième et dernière partie de Rinocérox, centrée sur un hôpital automatisé volant, dans lequel Dan retrouve ses forces avant de découvrir le sort que les machines soignantes lui réservent… Riche de nombreuses idées qui ne sont pas toutes pleinement développées en raison du format contraint – ainsi du langage dégénéré des enfants, qui n’est pas sans évoquer Quinzinzinzili – Rinocérox se distingue également de la production habituelle de Brussolo grâce à la relation entre Dan et Suzie, dont le dénouement tragique se révèle particulièrement émouvant.