Accueil > TGBSF > S- > La sirène de l’espace

La sirène de l’espace

dimanche 31 mars 2024, par Maestro

Michel PAGEL (1961-)

France, 1999

Fleuve Noir, coll. « SF Space », 224 p. pour la première édition / Les Moutons électriques, coll. « Hélios », 2021, 240 p. pour la dernière édition.

Si Michel Pagel a laissé une trace durable et marquante dans les littératures de l’imaginaire grâce à des titres aussi marquants que L’équilibre des paradoxes en science-fiction canal voyages temporels, ou que Le Roi d’août en fantasy, il a également signé nombre de textes qui sont autant de pépites. On pense pour les nouvelles au recueil La Vie à ses rêves, et pour les romans à La Sirène de l’espace, justement réédité récemment dans la collection Hélios.

De prime abord, voilà un roman qui présente des thèmes fort classiques. Francis Briand, un ancien combattant de la guerre en cours entre la Terre et sa colonie jupitérienne, récemment démobilisé, ne rêve que d’une chose, revenir sur la planète bleue et y couler des jours tranquilles. C’est sans compter sur la rencontre qu’il fait sur la Lune, arrêt de transit, dont la conséquence est de le voir enrôlé de force sur un navire corsaire commandé par le capitaine John Golden. Michel Pagel s’amuse à décliner les récits de pirates des XVIIe et XVIIIe siècles, mais aussi des motifs tirés de la mythologie grecque, à commencer par celui de la sirène. Ici, il s’agit d’une créature créée en laboratoire, mais capable par son chant d’insuffler des émotions tellement fortes à ceux qui l’entendent que leur raison peut basculer ; même dans l’espace, les ondes qu’elle émet sont susceptibles de faire imploser un vaisseau. Ceux qui veulent échapper à son emprise rejouent la ruse d’Ulysse, en mettant des bouchons de cire dans les oreilles.

Jusque-là, on peut croire à une simple transposition d’aventures anciennes dans un cadre de space opera. Pourtant, La Sirène de l’espace possède une originalité intrinsèque qui se dévoile progressivement. Au-delà de sa passion pour L’Île au trésor de Stevenson, John Golden souffre en effet d’un mal psychique singulier, ce que finit par découvrir Briand. Non seulement il est persuadé d’être le personnage principal d’une vie vécue comme un roman, mais son mal est contagieux : tous ceux qui sont en contact avec lui et son charisme ressentent également le besoin de correspondre à des archétypes, aussi bien de figures que de situations. Briand est ainsi la jeune recrue qui va gravir les échelons, tomber amoureux de la sirène qu’il va défendre contre un second, prototype même du méchant, en bénéficiant de l’aide d’un autre officier, tiraillé entre la fidélité à son capitaine et le désir de justice. Une mise en abyme originale, qui offre à la lecture un second degré savoureux.

Il n’empêche, La Sirène de l’espace bénéficie d’une intrigue bien rythmée et avec suffisamment de rebondissements pour maintenir constant l’intérêt du lecteur. Seule la fin, pourtant riche en potentialités dramatiques, déçoit légèrement car trop rapide : sans doute le climax aurait-il été encore plus intense si la sirène avait pu commencer à exercer ses ravages aux alentours de Ganymède. On peut imaginer que Michel Pagel a été contraint par des limites quantitatives, une marque de fabrique du Fleuve noir…