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Babel ou la nécessité de la violence

dimanche 18 février 2024, par von Bek

Rebecca F. KUANG (1996-)

Etats-Unis, 2022

De Saxus, 2023, 768 p., traduction de Michel Pagel

Alors qu’auréolé de la gloire de ses prix Nebula et Locus, Babel paraît en France, un scandale défraye de plus en plus la chronique du prix Hugo décerné dans le cadre de la traditionnelle worldcon tenue pour la première fois en République Populaire de Chine. Œuvre d’une sino-américaine, née à Canton - pardon Guangzhou - Babel faisait partie des grands favoris... jusqu’à ce qu’il soit déclaré inéligible avant la convention, sans explication semble-t-il. De cette polémique je n’avais aucune connaissance quand j’ai acquis Babel en ouvrage numérique epub, je n’étais guidé que par son résumé.

Car Babel raconte l’histoire d’un jeune chinois recueilli par un sinologue après le décès de toute sa famille dans une épidémie à Canton. Parlant chinois mais éduqué à l’anglais par les soins d’une préceptrice anglaise stipendiée par le Dr Lowell, le même sinologue dont le comportement n’a absolument rien d’altruiste, et rebaptisé Robin Swift, le héros est formé sous la férule au latin et au grec en sus du chinois mandarin, le jeune garçon étant destiné à intégrer la prestigieuse Babel, le collège de traduction de l’université d’Oxford, pour y maîtriser la subtilité des différences lexicales et par là-même la magie des mots. Il y rencontre l’anglaise Letty, l’indien Ramzy et la créole Victoire, toutes et tous comme lui, linguistes de talent. Ensemble, ils sont destinés à servir l’Empire britannique.

Si le monde du XIXe siècle de Babel est bien dominé par la Grande-Bretagne, celle-ci ne le doit pas à sa seule puissance militaire ou financière mais aussi et surtout à sa maîtrise de l’argento-gravure. Dans ce monde graver sur les deux côtés d’une même barre d’argent deux mots reliés par les évolutions de la langue ou par les différences de la traduction produit un effet magique par le simple manque de ce qui différencie les deux vocables. Grâce à ces barres, la Grande-Bretagne fait rouler ses trains plus vite, assure le fonctionnement optimal de ses réseaux d’adduction d’eau, fonctionner ses métiers à tisser avec moins d’ouvriers ou fait tirer ses canons plus loin et plus précisément, au mépris Seulement pour cela, la Grande-Bretagne a besoin de toujours plus d’argent et espère bien en 1839 en obtenir de la Chine, si celle-ci veut bien lui acheter l’opium produit aux Indes.

Le premier XIXe siècle anglais est au cœur du roman de Rebecca Kuang, décidément très marquée par la guerre de l’opium qui a déjà fait partie de son seul autre roman traduit en français, La guerre du pavot. Elle dénonce l’impérialisme européen baignant dans le racisme et l’hypocrisie et la condition du prolétariat dans l’Angleterre des héritiers des luddites mais surtout dans cette Angleterre qui se prépare froidement à faire la guerre à Chine pour la forcer à acheter son opium. Partagé entre ses deux cultures, désireux avant tout de profiter de la vie très confortable et intellectuellement stimulante que lui offre ses talents de traducteurs, Robin est rappelé à la dure réalité par un demi-frère, ancien de Babel, membre d’une société secrète baptisée Hermès, par allusion aux liens étroits qui unit le mercure à l’argent, et dont le but est d’entraver le colonialisme britannique et ses horreurs. Un voyage en Chine achève de le faire basculer et le résout à la violence.

J’ai éprouvé envers le livre de Rebecca Kuang une véritable admiration pour l’inventivité de la magie dans le monde de Babel, - ceci bien qu’elle n’ait pas été sans me rappeler celle inventée par Robert Jackson Bennett dans sa série des maîtres enlumineurs - , de la fascination pour des notes, que j’espère infra-paginales dans les éditions papiers et qui mêlent sémantiques, linguistiques, références historiques et fiction avec une grande finesse rendant inextricable le tout et attestant ainsi de recherches poussées de la part de l’auteure. J’espère aussi en passant que l’édition papier n’a pas eu le même problème avec les sinogrammes que l’édition epub n’a pas réussi à intégrer. En tout cas, le traducteur, Michel Pagel, a fait un travail remarquable.

J’éprouve envers le livre de Rebecca Kuang une véritable colère. Une colère déplacée dans une large mesure, parce qu’elle résulte de la mise en accusation indéniablement justifiée des actes commis par l’Europe à l’apogée de sa puissance, parce que personne n’aime être amené à culpabiliser pour des actes qu’il n’a pas commis et qu’il n’a pas pu empêcher, mais dont l’accomplissement a construit la prospérité de son monde et lui permet aujourd’hui de passer du temps dans des activités dilettantes et superficielles comme écrire une chronique. Les fameuses repentance et bonne conscience qui irritent tant quelques innommables et que Pascal Bruckner fustigea en son temps. Il est dit que l’auteure accepta le recours à des démineurs littéraires [1] visiblement, ils ne se sont pas inquiétés de ménager les susceptibilités des lecteurs européens (sic).

Une colère justifiée aussi. Car ce que met en avant Rebecca Kuang, ce n’est rien de moins que le recours à la violence comme seul moyen d’action réellement efficace. Elle amène par cheminement progressif et étapes brutales son héros à choisir la voie incarnée dans la société Hermès par son demi-frère aux dépens de la voie incarnée par d’autres. C’est donc un choix argumenté, construit, appuyé par certaines de ses épigraphes dont l’une tirée de Frantz Fanon. Mais son argumentation est biaisée par sa propre création dans laquelle les personnages britanniques se répartissent pendant une bonne part du récit en deux catégories : les très méchants impérialistes, dont le docteur Lovell, au nom qui évoque d’ailleurs une historienne auteure d’un livre sur la guerre de l’opium, qui ne recule même pas devant l’homicide pour mettre la main sur un traducteur, et les gentilles femmes dotées d’un solide instinct maternel. Elle est biaisée par une réflexion pseudo-philosophique selon laquelle la haine et la peur, intrinsèquement liées, « exigeaient de voir en son adversaire un être moralement autonome, digne de respect  » [2] Quand l’auteure met en scène des personnages européens auxquels elle prête une conscience politique plus éveillée, il est déjà trop tard et le choix de la violence est déjà ancrée chez son héros. C’est donc en pleine conscience, au mépris de l’anachronisme mais surtout des risques, que Rebecca Kuang fait l’apologie d’une violence, ceci même si ses personnages peuvent incarner tout le panel des approches de la lutte politique et dont je subodore que Victoire, à l’instinct de conservation suffisamment poussé pour accepter une part de compromission culturelle, n’est que la version littéraire de l’auteure elle-même.

Alors, je m’étonne maintenant que le comité du Hugo ait pu s’auto-censurer en reléguant Babel sur le bas-côté de la compétition peut-être, suppose-t-on dans les milieux qui s’autorisent à le faire, pour ménager la susceptibilité du gouvernement chinois. Les liens familiaux avec le Guomindang ou l’émigration américaine de la famille de Rebecca Kuang s’estompent largement devant la bombe terroriste que constitue son roman contre les ennemis occidentaux d’une Chine en quête de l’hégémonie mondiale et ce d’autant plus que sa réflexion puise largement dans le léninisme.


[1] ... des sensitive readers.

[2] Chapitre 28. Je peux vous garantir, pour avoir des preuves vivantes autour de moi, que ce n’est pas le cas.