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Le rire du lance-flammes (Soldats de goudron, 3)

dimanche 14 janvier 2024, par Maestro

Serge BRUSSOLO (1951-)

France, 1985

Fleuve noir, coll « Anticipation », 192 p.

Cette fois, la tétralogie des Soldats de goudron largue les amarres pour rien moins qu’une autre planète. Mais alors, me direz-vous, où se fait la connexion avec les deux précédents volets du cycle, tous localisés sur une Terre certes surréaliste mais bien concrète ? Outre que sur Pyrania, astre colonisé par l’humanité, on retrouve les immeubles mobiles déjà rencontrés dans Ambulance cannibale non identifiée, les soldats de goudron y connaissent une extension marquée de leur qualité. Ce ne sont plus seulement les policiers, mais aussi les ambulanciers et les pompiers qui sont affublés de ce surnom.

Il faut dire que sur Pyrania, le feu possède une caractéristique singulière : il s’avère plus difficile à éteindre que sur notre planète, et surtout prend beaucoup plus de temps pour consumer une cible. L’atmosphère est ainsi en permanence tâchée de suie, ce qui conduit certains habitants à voir leur peau noircir, parfois même en totalité (les mélanos). Comme souvent, Serge Brussolo s’empare d’une idée forte, afin d’en extraire tout le suc. Et là où Le rire du lance-flammes se distingue tout particulièrement, c’est par la qualité de son écriture. Les métaphores et autres comparaisons, qui sont un des marqueurs forts du style Brussolo, font ici feu de tout bois, si j’ose dire. Un exemple suffira à le démontrer : « Maude observe les grosses formations nuageuses. Des escadrilles de coton hydrophile pompant l’hémorragie d’un stylo-plume fêlé ! Les poignées d’étoupe volantes dérivent, gorgés de suie, buvards célestes devenus moutons noirs. Le panache de carbone couronnant l’incendie s’injecte au sein des cumulus. Une épidémie de nuit s’empare des nuées. » [1]. Ce jusqu’au boutisme littéraire se décline aussi à travers une scène de sexe brutale et dévorante (« Elle aimerait jouir comme une grenade qu’on dégoupille et qu’on lance… » [2]).

L’intrigue s’articule en effet autour de deux personnages, David, un pompier venu de la Terre et qui ne peut que constater l’impuissance de sa formation, et Maude, une locale à la peau laiteuse et à la chevelure de feu, qui pense avoir trouvé la piste d’un mythe, une créature ignivome, dragon dont le souffle ne peut être éteint que par sa propre urine ou son propre sang. Son fils, Michel, un adolescent ayant fait le choix de la quitter pour rallier les ramasseurs d’étincelles, risque bien d’être la monnaie d’échange pour pousser sa mère à arrêter les bonnes personnes. Car l’humanité de Brussolo est non seulement divisée entre privilégiés et défavorisés, mais aussi en clans à l’identité marquée, ainsi des alchimistes-forgerons, qui profitent des chaleurs intenses pour transmuer le métal en or (des personnages que l’on retrouve d’ailleurs dans le cycle de fantasy Le Roi squelette) ; et tous sont potentiellement suspects d’être des pyromanes en puissance.

On atteint ici à un des thèmes les plus puissants du Rire du lance-flammes, la question de l’aristocratie de l’épiderme, pour reprendre une terminologie adaptée au contexte des îles à sucre du XVIIIe siècle. Les mélanos subissent en effet un rejet plus ou moins marqué, le pire venant du Clan (dans lequel on distingue le trop fameux Klan) pour qui ces « nègres de fumée » sont de véritables « mutants pyromanes ». Bien sûr, le lecteur peut se questionner sur la raison pour laquelle des humains choisissent de demeurer dans un environnement aussi hostile, mais ce souci de cohérence interne cède finalement le pas sur la force des images et la brillance du style.


[1] p. 13

[2] p. 28