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Nouvelles d’antan, 1948-1965

dimanche 21 janvier 2024, par von Bek

Jack FINNEY (1911-1995),

États-Unis, 1948-1965

Pierre-Paul DURASTANTI (sdd.), Le Bélial’, 2023, 370 p.

Après avoir publié en 2022 une édition particulièrement intéressante du célèbre roman, Body Snatchers, les éditions du Belial’ s’aventurent dans une partie de l’œuvre de Jack Finney moins connue en France : ses nouvelles. Il ne faut pas oublier que Finney appartient à une génération d’auteurs du genre pour lesquelles les nouvelles constituaient la première source des revenus littéraires, sans aller jusqu’à dire qu’elles leur permettaient de vivre de leurs plumes. En outre, nombre de romans devenus des classiques ont commencé par des nouvelles, quand ils n’étaient pas constitués de nouvelles assemblées (les fix-up), ou simplement, publiés en feuilleton comme cela se faisait depuis la première moitié du XIXe siècle [1].

Si Jack Finney est peu connu en France pour ses nouvelles, ce n’est pas tant une question de qualité comme j’espère que le présent recueil vous le prouvera, mais sans doute d’abord une question de quantité. En 52 années d’écriture, l’auteur du Voyage de Simon Morley n’a écrit, sauf erreur, « qu’une » soixantaine de nouvelles qui se concentrent toutes sur la première moitié de sa carrière, soit de 1943 à 1965. Nouvelles d’antan en rassemble 22 soit un peu plus d’un tiers et la moitié d’entre elles sont ici publiées en français pour la première fois grâce à l’excellent travail de traduction de Pierre-Paul Durastanti qui a par ailleurs aussi révisé les textes des autres histoires [2].

Et il faut bien parler de la traduction, car à la lecture de ces histoires émane une atmosphère qui n’est pas sans rappeler un autre de mes auteurs fétiches, Clifford D. Simak pour ne pas le nommer. Nouvelles d’antan partage avec Visions d’antan un même talent qu’ont si bien su rendre leurs traducteurs pour évoquer une Amérique paisible, peut-être même profonde. Sans alourdir son texte par des descriptions détaillées, sans doute étant contraint par le format imposé par les périodiques qui l’accueillaient (et le rétribuaient au mot), Jack Finney avait cette qualité précieuse de parvenir à longer son lecteur dans un univers. La nouvelle « Un printemps à Galesburg » voit ainsi le narrateur amoureux de sa ville d’adoption évoquer « les vieux arbres massifs bordant les rues. Leurs branches courbées se rejoignaient au-dessus de nos têtes en une arche sans fin. On roulait sous le feuillage à peine éclos, les premiers insectes de l’été stridulaient et sur le sol diapré d’ombre et de soleil un dessin changeant suivait l’ondulation des frondaisons, dans la douceur du printemps tardif. » [3]. « Une vieille chanson », qui narre les exploits d’un aérostier amateur au-dessus de la baie de San Francisco, s’inscrit dans cette veine qui n’est pas sans avoir un soupçon de nostalgie ou de poésie [4]. Même quand la grande ville est le théâtre des histoires, voire indispensable à leurs ressorts comme dans « Contenu des poches du mort », le lecteur est transporté dans l’Amérique des années 50 ou 60, mais celle du rêve américain sans les paillettes. De là à dire qu’il peut y avoir un fond de conservatisme chez Finney, il n’y a qu’un pas que je n’hésiterais guère à franchir, tant celui-ci est oublieux de l’actualité de son temps.

C’est peut-être sur ses thématiques que Finney se distingue de Simak. Quand Simak écrivait des nouvelles qui ne relevaient pas franchement de la science-fiction, celle-ci n’était quand même jamais loin. Jack Finney écrit pour sa part dans une veine plus fantastique. Quasiment pas de voisins d’ailleurs ici, - seule « Les disparus » fleurte avec une autre planète -, mais des voisins d’un autre temps. Le voyage dans le temps occupe une place importante dans la sélection opérée par les éditions du Bélial’ : « Le troisième sous-sol », « Des voisins originaux », « Arrête de faire l’avion avec tes mains », « J’ai peur », « Seconde chance », « La lettre d’amour », « Un printemps à Galesburg », « Il est une marée », « Où sont les Cluett », « La « photo » et « Temps d’arrêt ». Dans ces récits, ce n’est pas tant le comment du voyage dans le temps qui importe mais c’est surtout une certaine nostalgie, un désir d’immobilité du temps qui se manifeste, même si « Il est une marée » conduit à altérer le passé et « Les dessous de l’information » à cornaquer le futur. Les objets anciens, - une maison, un meuble, des costumes... - constituent dans les récits de Finney autant de balises qui relient les époques entre elles.

Le lecteur, un peu âgé, retrouvera aussi l’atmosphère des Histoires de la quatrième dimension, Stephen King, cité en quatrième de couverture, ne s’y est pas trompé en affirmant que Finney a participé à faire franchir au fantastique une nouvelle étape. Ainsi le numismate de la nouvelle éponyme bascule-t-il dans un autre univers à la faveur d’une pièce. Les fantômes hantent « Il est une marée  » et « Hé ! Regardez-moi ! ». « La magie au déjeuner » porte bien son nom et le fantastique peut aussi très léger, ou même absent si on a l’esprit ouvert. Après tout quoi d’impossible dans « Le dompteur de tigre », « Contenu des poches du mort » ou « Une vieille chanson » ? Souvent, un parfum de romance, dans lequel survient à deux ou trois occasions le prénom de Louisa, accompagne le tout.

Il faut bien comprendre en fait que Finney ne vendait pas ses nouvelles à Astounding ou Galaxy, à la différence d’un Simak. Quand on parcourt la source des fictions, à la fin du volume, et la bibliographie, il est immédiatement perceptible que les périodiques dans lesquelles ont été publiées les nouvelles à l’origine s’adressent pour la plupart à un public large mais sans doute socialement homogène et parfois féminin, Good Housekeeping et McCall’s appartenant au groupe des Seven Sisters ou Pleiades. Il fallait donc plaire au plus grand nombre possible en une époque où le fantastique, plus ancien, est plus accepté que la science-fiction souvent perçue comme une littérature de seconde zone, bon pour les pulps. Ce n’est pas pour rien si Jack Finney fait chercher des excuses à son narrateur de « Des voisins originaux », quand il est « pris » à lire des histoires de science-fiction. Si Collier’s ou le relativement conservateur The Saturday Evening Post accueillaient volontiers des récits de SF et de fantastique au mitan du siècle - Ray Bradbury publie dans le premier des nouvelles des Chroniques martiennes [5] - elles ne forment pas l’essentiel des fictions publiées de ces hebdomadaires [6]. Ces magazines avaient la réputation de payer relativement bien leurs auteurs, compte tenu de leurs nombreux lecteurs [7]. Parmi ces magazines plutôt familiaux, Playboy, où paraissent « Hé ! Regardez-moi ! » et « Temps d’arrêt », peut trancher, mais il ne faudrait pas oublier qu’outre que son fondateur, Hugh Hefner, était un grand fan des littératures de l’imaginaire, le magazine connu pour ses photos de nus féminins parvenait aussi à publier des articles et fictions écrits par les meilleurs auteurs de leurs catégories !

Nouvelles d’antan est donc un recueil hautement recommandable et pas seulement pour la qualité de ses histoires qui n’ont pas perdu de leurs charmes. D’une part parce qu’elles annoncent de manière très évidente les romans de Jack Finney, tant il y a un lien très fort entre « Seconde chance », « Où sont les Cluett » ou encore « Temps d’arrêt » et le glissement temporel du Voyage de Simon Morley, ou bien entre « Le numismate » et La pièce d’à côté. D’autre part parce que la qualité de sa réalisation distingue le recueil et justifie son prix, qui ne sort pas au demeurant de ce qui se pratique de nos jours (24,90 €), depuis la superbe couverture à rabats due à Aurélien Police, qui avait déjà réalisé celle de Body Snatchers, jusqu’aux méthodiques sources des fictions et bibliographie des œuvres de la fin du volume, cette dernière, due à Alain Sprauel, étant une mise à jour de celle accompagnant Body Snatchers.

Pour paraphraser un autre blogueur [8], vous avez envie de fuir un quotidien morose, sinistre pour ne pas dire angoissant ? Lisez Jack Finney... mais faites attention de ne pas glisser dans le temps.

Titre
1/ère publication originelle|Date|1/ère publication française
La boîte à mots du cousin Len Ladies’ Home Journal avril 1948 Histoires insolites, 1964
Dans un nuage Good Housekeeping mars 1949 inédite
Le troisième sous-sol Collier’s octobre, 1950 Histoires de voyages dans le temps, 1975
Des voisins originaux janvier 1951 Contretemps, 1988
Arrête de faire l’avion avec tes mains ! août 1951 Histoires à rebours, 1976
J’ai peur septembre 1951 Contretemps, 1988
Le dompteur de tigre mai 1952 inédite
Il est une marée août 1952 Fiction n°20, juillet 1955
Les dessous de l’information Good Housekeeping novembre 1952 inédite
Les disparus novembre 1955 Contretemps, 1988
Seconde chance avril 1956 inédite
Contenu des poches du mort Collier’s octobre 1956
Sept jours à vivre The Saturday Evening Post janvier 1959
La lettre d’amour août 1959 Territoires de l’inquiétude 5, 1992
Le numismate janvier 1960 inédite
Un printemps à Galesburg McCall’s avril 1960 Contretemps, 1988
Une vieille chanson octobre 1961 inédite
Où sont les Cluett janvier 1962 inédite
La magie au déjeuner mars 1962 inédite
Hé ! Regardez-moi ! Playboy septembre 1962 Histoires épouvantables, 1979
La photo The Saturday Evening Post octobre 1962 Contretemps, 1988
Temps d’arrêt Playboy avril 1965 inédite

[1] Néant à roulettes (5 Against the House, 1954), premier roman de Finney adapté au cinéma avec Kim Novak en 1955, avait été pré-publié dans Good Housekeeping en 1953.

[2] A noter que le recueil a cinq nouvelles en commun avec Contretemps, seul autre recueil de nouvelles de Jack Finney paru en français aux éditions Clancier-Guénaud en... 1988 !

[3] p.241-242. J’ai remarqué que Galesburg, Illinois, est aussi la ville dont le passé est visité quand on parvient au troisième sous-sol de la nouvelle éponyme. Jack Finney a en fait été diplômé du Knox College de Galesburg en 1934.

[4] La nostalgie chez Finney ressemble à celle qui avait fait dire au critique du Monde du film Les enfants du marais (Jean Becker, 1999) qu’il relevait « au pire d’un pétainisme light pour feuilleton télé » (Le Monde, 4 février 1999), analyse frappante que je ne partage absolument pas et qui me semble confondre ce qui relève d’une idéologie réactionnaire avec ce qui ressort de la poésie contemplative.

[5] Toujours dans « Des voisins originaux », Jack Finney rend d’ailleurs hommage à Bradbury en évoquant une de ses nouvelles parue peu auparavant. Le texte en question est « Le Renard et la forêt » au sommaire du Collier’s du 13 mai 1950.

[6] Peut-être jusqu’à 20% des numéros sont concernés pour les bonnes années...

[7] Jusqu’à plus de 8 millions au début des années 60 pour McCall’s. Dix ans plus tôt, The Saturday Evening Post a 5 millions de lecteurs.

[8] Weirdaholic sur le forum du Bélial’, dont la formule exacte est « Arrêtez de vous maltraiter, lisez du Finney ». Le dit blogueur a par ailleurs rédigé une chronique consistante sur son blog.