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Les fœtus d’acier (Soldats de goudron, 1)
dimanche 5 novembre 2023, par
Serge BRUSSOLO (1951-)
France, 1984
Fleuve noir, coll. « Anticipation », 224 p.
On connaît la prolixité sans pareille de Serge Brussolo, tout particulièrement dans sa première décennie d’activité professionnelle. Le Fleuve noir a ainsi été abondamment alimenté, et si le cycle des Soldats de goudron n’est pas forcément le plus connu, son quatrième et dernier volet, Opération Serrures Carnivores, a tout de même décroché le Grand prix de la science-fiction française.
Les soldats de goudron, ce sont ces anciens policiers, surprotégés et surarmés – on sent l’influence des discours d’extrême gauche de la décennie précédente – mais qui ont finalement été remplacés par des agents robotiques. Au bout du compte, les anciens fonctionnaires ont eu le choix entre une reconversion contrainte et forcée ou une mutation dans un autre corps. C’est ainsi que Lise, une femme au corps très masculin, s’est retrouvée parmi les scaphandriers de la brigade du métro (les fameux fœtus d’acier du titre). Dans la métropole d’Almoha (qui est aussi le nom de la planète dans le diptyque éponyme), en effet, le réseau métropolitain a été victime d’une catastrophe de grande ampleur deux ans auparavant : l’infiltration massive des eaux du fleuve a totalement noyé les galeries, tuant plusieurs dizaines de milliers de personnes.
La mission de Lise et de son équipe ? Inspecter régulièrement les galeries inondées, fournir des produits aux survivants des stations dans lesquelles des bulles d’air se sont maintenues, recenser tous les morts en élucidant leur identité, et traquer les clandestins qui cherchent à remonter les cadavres à la surface. C’est là où l’imaginaire de Brussolo exprime tout son potentiel. Dans ces tunnels engloutis rodent en effet des menaces, des rats s’étant adaptés à l’élément liquide, ou une vase susceptible de se transformer en ciment à prise rapide, piégeant les malheureux scaphandriers. Surtout, les survivants des stations ont vu leur cerveau atteint par un air trop chargé en gaz carbonique, faisant d’eux des aliénés qu’on préfère laisser en sous-sol. Quant aux cadavres, loin de pourrir, ils ont été conservés en l’état sans que l’on puisse bien l’expliquer, momies aquatiques dont la remontée systématique coûterait trop cher à la collectivité.
Les Fœtus d’acier, au-delà de ses images fortes, joue avec le culte du secret cher entre autres à la Vème République (voir Une histoire secrète de la Vème République), les politiques et les militaires masquant l’origine de la catastrophe, apparemment liée à la fabrication de gaz de combat, tandis qu’un juge relativement isolé s’ingénie à faire surgir la vérité au risque de sa vie. Le roman s’en prend également à la soif du profit capitaliste, touchant ici les cadavres, récupérés pour servir de matière première au secteur de la maroquinerie ou même… de poupées gonflables pour nécrophiles !
Le roman anticipe aussi en partie sur le futur Syndrome du scaphandrier (1992), au rayonnement plus large, tout en confirmant la fascination de Brussolo pour le métro – on pense bien sûr à l’excellente nouvelle « Subway » (in L’Oreille contre les murs). Un des passages les plus réussis des Fœtus d’acier est d’ailleurs celui qui décrit la vie dans la plus grande des stations souterraines relativement épargnées, au rythme des soubresauts de la pompe à air (la proximité avec La Cité des asphyxiés de Régis Messac semble fortuite). À noter qu’une vingtaine d’années plus tard, Serge Brussolo livra la version étendue de ce roman sous le titre de La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond.
Wagoo