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Ring Shout. Cantique rituel
dimanche 10 décembre 2023, par
Phenderson Djèlí CLARK (1971-)
États-Unis, 2020, Ring Shout
L’Atalante, 2021, 176 p., traduction de Mathilde Montier
En 2021, Phenderson Djèlí Clark occupe une place importante dans la fameuse collection « La dentelle du cygne » des éditions de L’Atalante. Rien que cette année là, quatre longues nouvelles ou courts romans y auront été publiées - presque un cinquième des titres de la collection -, premiers textes de l’auteur publiés en France qui plus est et tous figurant dans les finalistes des prix les plus prestigieux du genre. Ring Shout en est même récipiendaire de trois d’entre eux : British Fantasy, Nebula et Locus, excusez du peu ! Aussi, bien que ce soit la série uchronique du ministère égyptien de l’Alchimie, des Enchantements et des Entités surnaturelles qui ait attiré primitivement mon attention, ai-je commencé par ce court roman.
A sa sortie en 1915, le film Naissance d’une nation de D. W. Griffith avait connu un grand succès populaire, signe de la profonde pénétration populaire du racisme, cinquante ans après la guerre de Sécession. Pis, il avait engendré un regain de dynamisme du Ku Klux Klan. Il n’y a malheureusement rien de fictionnel dans ces informations qui forment sans doute la base sur lesquelles Phenderson Djèlí Clark, de son vrai nom Dexter Gabriel, a construit son histoire, en bon assistant-professeur du département d’histoire de l’Université du Connecticut qu’il est.
Transfigurés par leur haine, certains Klanistes - ainsi se baptisent-ils entre eux - deviennent littéralement des monstres ce qui échappe à une grande partie de la population à l’exception de quelques uns dotés de la vision. Sept ans plus tard, en 1922 donc, à Macon, Géorgie, figurent parmi ces quelques uns, Sadie, Cordelia et Maryse qui, réunies par et autour de Nana Jean, grande « prétresse », luttent contre les Ku Kluxes, la première avec sa fidèle Winchester modèle 1895, la seconde avec son expérience des explosifs acquise dans les tranchées de la Grande Guerre en France, la dernière avec son épée magique qui canalise peur et colère des victimes de l’esclavage et du racisme de l’Homme Blanc. Cependant, tout indique que se trame quelque chose et la détermination de Clyde le Boucher, grand sorcier du Klan, à organiser une projection du film de Griffith pour le septième anniversaire de sa sortie, laisse présager le pire, d’autant que ledit boucher s’intéresse beaucoup à Maryse.
Il me faut faire la part des choses. D’une part, je ne peux nier à l’auteur un solide talent de narration et la capacité de créer une ambiance authentique. Certes, la culture gullah, que cette population noire installée sur les côtes et îles de Caroline a développée et préservée par son isolement, peut être peu familière au lectorat hexagonal surtout s’il n’a aucune accointance avec la culture créole. Sans parler du ring shout, ce rituel mystique né au sein de la population esclave et christianisé par la suite. Dans la même optique, il a visiblement fait un formidable travail d’écriture stylistique et sa traductrice, avec laquelle il a été en contact, a fait un non moins formidable travail pour rendre l’authenticité des tournures de phrases des premières générations de noirs du Sud nées libres. Ajoutons que l’édition française s’enrichit d’un avant-propos spécialement fait pour l’occasion et visant à instruire les lecteurs français sur l’emploi du mot en n.
De plus, Phenderson Djèlí (je ne me lasse pas d’écrire son prénom en entier pourtant omis sur la couverture et en dépit de la gageure que représente le « í ») a reconstruit brillamment mais brièvement l’atmosphère des années 20 et de la ségrégation régnante. J’ai eu la même sensation quand j’avais regardé les scènes du massacre de Tulsa (1921) dans la mini-série Watchmen. Ring Shout s’inscrit dans un contexte délétère dont en France on peine trop souvent à envisager la gravité. On n’imagine pas assez ce que peut être la haine du racisme établi, décomplexé [1].
D’autre part, il y a le côté horrifique qui ne m’a pas convaincu tant il semble puiser dans du déjà vu et parfois du déjà lu, mais en tout cas souvent prévisible. Les monstres ou simplement les personnages monstrueux, avec leurs orbites énuclées, leurs crocs saillants, leurs tentacules ou, dans un cas, leurs indénombrables bouches, évoquent les créations de Lovecraft, auquel il est fait une allusion d’ailleurs, et n’auraient pas déparé le film de Guillermo del Toro, Le labyrinthe de Pan. Plus qu’une histoire de fantasy, c’est une histoire d’horreur dont il s’agit, genre que je ne goûte que peu, bien que je ne dédaigne pas un Stephen King de temps à autre. De plus, esthétiquement, Ring Shout m’ a rappelé M. Shivers de Robert Jackson Bennett. « Bis repetita placent... pas toujours » comme disait l’autre.
Enfin si l’idée de la concentration de la haine comme facteur de métamorphose des klanistes est superbe, j’ai moins apprécié la raison qui se cache derrière (j’évite de déflorer l’intrigue), très lovecraftienne, et encore moins le côté trop prévisible de l’évolution du sentiment chez l’héroïne, nonobstant le fait qu’il traduise en fait la sagesse de l’auteur et sa certitude de pouvoir voir vivre ensemble les deux groupes humains, blanc et noir. Que la haine mène au côté obscur n’est pas franchement nouveau.
Je n’ai donc pas eu l’enthousiasme qu’ont visiblement ressenti les jurys des prix qui ont récompensé Ring Shout ou même simplement la plupart de ses lecteurs. Cependant, il ne m’a absolument pas dissuadé de lire d’autres histoires de Phenderson Djèlí Clark, bien au contraire, car j’en ai vivement apprécié le goût délicatement uchronique.
[1] A cet égard la découverte de l’homme politique, sénateur des États-Unis, qu’était Theodore G. Bilbo (1877-1947) dans la lecture de Fear Itself de l’historien Katznelson m’a ouvert les yeux.
Wagoo