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Le second sommeil

Le pilier dans la terre

dimanche 15 octobre 2023, par von Bek

Robert HARRIS (1957-)

Grande-Bretagne, 2019, The Second Sleep

Belfond, 2021

En la fin du mois d’avril de l’an 1468, Christopher Fairfax, prêtre du diocèse d’Exeter et au service de son évêque Mgr Pole, est chargé par ce dernier d’aller procéder à l’inhumation du père Lacy décédé accidentellement dans sa paroisse d’Addicott St. George, petit village à l’écart des grandes routes du Wessex. Grand spécialiste du roman historique, Robert Harris aurait donc une nouvelle fois inséré la fiction dans la trame de l’Histoire et, après une trilogie cicéronienne et l’Affaire, il marcherait dans les pas de Ken Follett. La couverture, identique en Grande-Bretagne et en France pour les premières éditions, montrant la silhouette de profil d’un cavalier visiblement coiffé d’une barbute très en vogue aux XIVème et XVème siècles tend à induire en erreur le lecteur.

Car il ne s’agit en rien d’un roman historique. Très rapidement, d’abord grâce à des détails anachroniques distillés avec de moins en moins de parcimonie, l’auteur aguerri fait comprendre au lecteur que Le second sommeil n’est pas un thriller médiéval. Un col romain ici, une pipe là, quel moyen-âge est-ce là ? Ce n’est justement pas le moyen-âge. Robert Harris invente un futur dystopique, dans lequel l’Angleterre a replongé dans un âge obscur où la religion catholique - choix pas anodin dans l’esprit de l’auteur sans doute - a jeté un anathème sur le passé, interdit les fouilles archéologiques et banni la science tenue pour responsable de l’apocalypse survenue huit siècles auparavant. La question des rapports entre science et religion est une interrogation incontournable de la philosophie dont la science-fiction s’est bien entendu emparée depuis longtemps. Le traitement qu’en offre Robert Harris dans Le second sommeil n’est pas en soi très original et renvoie, dans les premiers temps du roman du moins, à une vision caricaturale des rapports entre l’Église catholique et la connaissance dont le procès de Galilée constitue l’archétype. Sur ce sujet et dans le contexte d’une histoire post-apocalyptique, Un cantique pour Leibowitz s’avère plus original.

En revanche, l’auteur de Fatherland réussit un coup de maître avec l’invention d’une Société dont les volumes d’annales jouent un rôle essentiel dans l’intrigue. Elle constitue une évocation très réussie des sociétés d’érudition qui apparurent au XVIIIème siècle et connurent un développement très important au siècle suivant où elles posèrent les fondations locales de la méthode scientifique. Chez le père Lacy, Fairfax retrouve des documents ayant appartenu à la Société, un livre recensant les vestiges de l’ancien temps et les volumes d’Annales de la Société, autant d’objet hérétique qui auraient bien valu une condamnation au prêtre. Peu à peu, sa curiosité est attisée chez le jeune homme devenu prêtre plus par hasard que par sincère conviction. De fil en aiguille, il entreprend de déterrer le passé avec l’aide de la jeune veuve et dame locale et de son fiancé, un industriel du cru.

Il apparaît donc que Robert Harris ne reconstruit pas un autre moyen-âge sauf à réduire cette époque à l’obscurantisme. Les mœurs conservateurs de la société renvoient davantage à celle des temps modernes finissants. Si le titre du roman évoque le découpage en deux temps de sommeil des médiévaux, sans que cela ne joue de rôle dans l’histoire, ce deuxième XVème siècle est davantage un premier XIXème pour ce qui est de la technologie, la vapeur en moins, et beaucoup de misère en plus. C’est un récit glaçant, car il réfère aux peurs actuelles et les causes de l’Apocalypse ne sont pas connues, mais un des documents publiés dans les Annales affirme la fragilité de la société de notre XXIème siècle qu’il suffirait d’un rien pour qu’elle ne s’effondre. Je me demande ce qu’a ressenti son auteur quand l’épidémie de covid-19 a éclaté quelques mois après la publication de son roman...