Accueil > TGBSF > B- > Bran Mack Morn

Bran Mack Morn

dimanche 9 avril 2023, par Maestro

Robert HOWARD (1906-1936)

États-Unis, 1969

Bragelonne, coll. « Les Intégrales », 2009, 496 p.

Si Conan est LE héros emblématique de Robert Howard, suivi probablement par Solomon Kane et Kull qui ont tous deux eu droit à des adaptations cinématographiques, il n’en est pas de même pour Bran Mak Morn. Pourtant, ainsi que l’explique Patrice Louinet dans sa passionnante introduction, le peuple picte a intéressé Howard depuis son adolescence, et on retrouve ses représentants aussi bien aux côtés de Kull (Brule, son fidèle compagnon) que contre Conan (« Au-delà de la rivière noire »). Ce volume regroupe donc l’intégrale des nouvelles mettant en scène Bran Mak Morn, ce roi picte ayant vécu à l’époque des derniers siècles de l’empire romain. Autant de textes bénéficiant de nouvelles traductions réalisées par Patrice Louinet.

Dans « Les hommes des ténèbres », c’est justement un légionnaire romain qui se retrouve en difficulté sur les terres des pictes, finissant par rencontrer le célèbre chef. L’occasion d’un cours d’histoire particulièrement développé, qui retrace entre autres l’histoire des Pictes d’Howard, jadis peuple civilisé, désormais abâtardi, à l’exception de sa lignée royale. C’est donc un personnage complexe que Bran Mak Morn, une figure tragique également, puisque rêvant d’un retour à l’âge d’or de jadis, tout en étant conscient de l’évanescence de ce rêve. Les Pictes comme peuple premier condamné à la disparition. « Les rois de la nuit  », c’est l’écriture de Howard dans sa plus brillante dimension épique, le récit d’une bataille dantesque entre les Romains et les Pictes alliés à des Celtes et même à des Vikings (cette concaténation historique se retrouvera d’ailleurs dans le monde de Conan). Particularité de cet affrontement, la présence, pour mener au combat les hommes du nord, d’un Kull invoqué du lointain passé ; une possible influence pour Moorcock et les croisements de ses champions éternels ? «  Les vers de la terre » est la nouvelle la plus lovecraftienne du corpus : Bran Mak Morn, révolté par la cruauté gratuite de Romains se masquant derrière des oripeaux de justice, décide de convoquer d’anciennes horreurs réfugiées sous terre. Ce pacte conclu avec elle, il en viendra à le regretter, tant ces créatures, que l’on ne fait que deviner, possèdent d’inhumanité génératrice de folie. « L’homme noir  » est plus original, Bran Mak Morn n’y étant présent que par son souvenir, sa présence supposée à l’intérieur d’une statue le représentant. C’est elle qui, identifiant en un guerrier celte son frère de sang, lui prêtera main forte face à des Vikings cette fois localisés dans le bon créneau temporel (on retrouvera ce guerrier dans une des nouvelles les plus réputées d’Howard, « Les dieux de Bal-Sagoth »).

Pour compléter les nouvelles de Bran Mak Morn, des poèmes d’Howard ont été ajoutés, en version originale et française. « Un chant de la race » est une méditation du roi picte sur le passage du temps et l’inexorable déclin, tandis que les autres sont plus évasifs. De même, deux fictions mettent en scène les Pictes, mais sans Bran Mak Morn. « La race perdue » conte la confrontation entre un Breton et un mystérieux chef picte alter égo du juif errant, à une époque où les Pictes se sont définitivement réfugiés sous terre, donnant naissance aux légendes du petit peuple. Quant à « La nuit du loup », elle se situe en plein âge viking, alors que le personnage principal, Cormac Mac Art, pirate irlandais, s’efforce de délivrer un prétendant à la couronne danoise des griffes d’autres hommes du nord ; les Pictes apparaissent ici comme des antagonistes surtout redoutables par leur nombre et leur sauvagerie. Un autre sous-ensemble de nouvelles se situe en marge de Bran Mak Morn, celles qui concernent le petit peuple. « Le petit peuple », justement, trop brève, évoque l’enlèvement raté de la sœur de Steve Costigan, le héros boxeur d’Howard, par des représentants du dit peuple ; « les enfants de la nuit » voit le membre d’un groupe d’amis discutant d’histoire mystérieuse être projeté dans le corps d’un Breton de jadis, contraint d’affronter des membres du petit peuple, proche ici non des Pictes mais des hommes-serpents de Lovecraft ; enfin, « Le peuple des ténèbres » use d’un procédé similaire pour un autre personnage contemporain, qui se retrouve dans le corps d’un certain « Conan des pirates » (sic, il précède le Conan définitif que l’on connaît) et comprend, par la répétition du même à travers les siècles, que l’histoire d’amour dont il rêve est impossible.

Un certain nombre d’annexes complètent cette intégrale, version de travail des « Vers de la terre » – d’un intérêt fort limité, car très proche de la version finale –, début d’une pièce de théâtre sur le roi picte datant du début des années 1920, ou texte inachevé proche du Vagabond des étoiles de Jack London. Dans ce dernier, le narrateur s’incarne à chaque fois dans des figures de combattants, qu’ils soient hittites, vikings ou… pictes. Les données rassemblées et analysées par Rusty Burke et Patrice Louinet en conclusion permettent d’approfondir cette fascination d’Howard pour les Pictes, lui dont l’idéal physique était justement celui de ce peuple en grande partie fantasmé, aux antipodes donc des Aryens d’un certain Hitler…