Accueil > TGBSF > B- > The Best Alternate History Stories of the 20th Century
The Best Alternate History Stories of the 20th Century
dimanche 30 avril 2023, par
Harry TURTLEDOVE (1949-) & Martin H. GREENBERG (1941-2011), dir.
Etats-Unis, 2001
Ballantine Del Rey, xiii+415 p.
Il y a toujours un risque à réaliser un Best Of quelque chose. Bien évidemment parce que l’appréciation reste une valeur subjective. Je le savais pertinemment en engageant la lecture de ce recueil, cependant la qualité des co-directeurs, deux spécialistes des uchronies, l’un pour en avoir rédigées, l’autre pour avoir dirigé une série d’anthologies sur des thématiques uchroniques, laissaient beaucoup d’espoir [1]. D’ailleurs, l’introduction rédigée par les soins de Harry Turtledove pourrait donner naissance à un bon guide de lecture du genre pour une initiation, à la date de sa rédaction bien sûr, et de manière assez logique le recueil en recouvre les différentes variantes : histoires inscrites dans un monde historiquement différent, histoires de voyages entre les mondes parallèles ou encore histoires dans lesquelles le cours de l’histoire est altéré. Toutefois, je ne m’attendais pas cependant au résultat qui a suscité chez moi plusieurs sentiments ; le doute, l’incompréhension et le plaisir de lecture.
Une autre singularité
Au rang des histoires ne mettant en scène qu’une seule singularité figurent plusieurs récits qui peuvent après tout montrer que l’uchronie peut aussi bien être à l’échelle de l’individu comme à l’échelle du monde. Ainsi dans le premier cas, « The Winterberry », nouvelle due à Nicholas DiChario, imagine que l’attentat de Dallas du 22 novembre 1963 a réussi différemment, laissant un JFK amoindri mentalement et physiquement et dont ce qui semble une sorte de journal intime permet de reconstituer la vie après. Autre exemple de micro-histoire, « The Undiscovered » de William Sanders imagine le destin d’un Anglais du XVIIème siècle, passager clandestin sur un navire puis naufragé en Amérique, tombé entre les mains d’une tribu améridienne. Dans les deux cas les récits sont émouvants, mais pas essentiels. A l’opposé, en terme de changement majeur, on peut trouver le récit de Brad Linaweaver, « Moon of Ice » dans lequel le IIIème Reich a gagné la guerre grâce à une arme nucléaire. Si cette nouvelle met en scène un monde à la géopolitique différente, dimension que j’ai toujours trouvé stimulante dans l’uchronie, elle s’inscrit aussi dans les ressorts du régime nazi, poussant sa logique à son extrême, de manière peut-être un peu caricaturale, puisque, en 1965-1966, Joseph Goebbels devient la cible d’un complot visant à mettre en place une pureté raciale au niveau ultime.
Entre les deux, la nouvelle de Susan Schwartz imagine que Richard Nixon ait perdu les élections de 1972 au profit de George McGovern (qui les a en fait perdues avec plus de 20 points d’écart). « Suppose They Gave a Peace », qui doit son titre à un détournement d’un slogan hippie hostile à la guerre du Vietnam [2], suppose que l’élection de McGovern conduise à un retrait plus rapide du conflit. Et là commence mon incompréhension, car, sauf mauvaise lecture de ma part, le retrait ne change rien d’autre que la date de la fin de l’engagement et le frère de l’héroïne décède en protégeant l’ambassadeur lors de l’évacuation mémorable qui a eu lieu en 1975 dans notre histoire, lors de l’entrée de l’armée nord-vietnamienne à Saïgon. Susan Schwartz a-t-elle voulu réhabiliter Nixon en montrant que McGovern n’aurait pas apporté grand chose de plus ?
Entre les deux aussi, on peut trouver le récit de Kim Stanley Robinson, récit déjà publié en France sous le titre « Le Lucky Strike », dans un de ses recueils de nouvelles. Et si l’Enola Gay du colonel Tibbets n’avait pas été le bombardier en charge de larguer la première bombe nucléaire ? Et si le responsable du bombardement avait reculé, conscient de la gravité de l’acte qu’il allait commettre ? Un récit bien dans la lignée idéaliste de son auteur. On peut aussi trouver « Islands in the Sea » de Harry Turtledove, dans laquelle nouvelle, alors que Constantinople est tombée entre les mains arabes au VIIIème siècle, les Bulgares font s’affronter dans un débat des représentants du christianisme et de l’islam afin de choisir leur futur religion. Cette histoire est l’une des deux seules du recueil à imaginer un point de divergence dans un passé plus lointain.
Si toutes ces histoires présentent quelques intérêts, historique ou émotionnels, je n’en dirai pas autant de « Manassas, Again » de Gregory Benford, brève nouvelle qui met en scène un épisode d’une autre guerre de Sécession en ne contenant que quelques allusions aux différences existantes. Un récit ô combien frustrant comme savent l’être les uchronies et qui ne donne même pas le temps à son lecteur de s’attacher à ses personnages.
D’une singularité à l’autre
Car après tout, l’intérêt de l’uchronie n’est-il de montrer que des voies différentes s’offraient à l’humanité, comme l’analyse contrefactuelle le suggère, non sans remous, chez les historiens [3] ? Seulement deux nouvelles mettent en scène un changement définitif, faisant passer une singularité à l’autre. Curieusement, c’est toujours dans un sens d’une autre histoire vers la nôtre, ce qui est dommage.
Ainsi, pour illustrer cet aspect des choses, les anthologistes ont choisi le fameux « Bring the Jubilee », nouvelle de Ward Moore de 1951 qui met en scène les tribulations d’un jeune homme dans des Etats-Unis où la guerre de sécession a été gagnée par le Sud et qui voyageant dans le temps change le cours de la bataille de Gettysburg (1863), d’où victoire du Nord, d’où destruction (?) du monde de départ du voyageur. Une nouvelle tellement riche de potentialités que son auteur en fit un roman dès 1953, roman paru en France sous le titre bien trouvé d’Autant en emporte le temps. Une réussite assurément, un des meilleurs récits d’uchronie du XXème siècle. Donc il est à sa place.
Sauf que « Bring the Jubilee » est une nouvelle plutôt longue. A elle seule, elle couvre quasiment 25 % de ces Best Alternate History Stories of the 20th Century, prenant la place d’autres nouvelles moins connues du grand public. Sauf qu’autant lire le roman qui est plus riche et très fidèle à la nouvelle. Il y a des récits non moins célèbres, tels qu« Un coup de tonnerre » de Ray Bradbury qui auraient tout aussi bien fait l’affaire et en moins de place.
On ne pourra pas reprocher à l’autre nouvelle le défaut de la longueur : en six pages, Greg Bear règle les sorts, dans une sauce digne des sorcières de MacBeth, de deux Nazis égarés en France vingt ans après leur victoire et remet ainsi la grande histoire sur nos rails. Je suis encore en train de chercher si une référence ne m’a pas échappée pour apprécier correctement cette petite fantasy.
Le choc des singularités
Le XXème siècle aurait-il été plus riche en terme de chocs entre les mondes ? Quatre des textes du recueil imaginent des circulations ou simplement des contacts entre des terres parallèles et ils le font avec une qualité honorable.
Dans « All the Myriads Way », Larry Niven a imaginé le trouble psychologique rencontré par les Humains mis au contact du passage entre la myriade des univers possibles. Est-on seulement bien sûr d’ailleurs que celui qui est parti est le même que celui qui est rentré ? Jack L. Chalker, dont un roman de monde parallèle a été publié en France [4], imagine un homme nouvellement engagé par une compagnie de ferry dans un coin perdu de Nouvelle-Angleterre découvrant que son navire évolue entre les mondes et que se croisent en s’ignorant sur son pont des gens de différentes réalités, mais que dans beaucoup de ces réalités une femme se jette du pont du navire dans les eaux de l’hélice du bateau. C’est « Dance Band on the Titanic » au titre trompeur, il faut l’avouer.
Les deux autres récits ont pour point commun d’avoir déjà été publiés en France. Celui de Poul Anderson, la seule nouvelle qui soit assortie d’une postface de son auteur, la même d’ailleurs qui l’accompagnait dans le deuxième tome des Dangereuses visions d’Harlan Ellison, pourrait constituer une bonne introduction à la philosophie de son auteur. Dans « Eutopia », le père de la fameuse patrouille du temps, met en scène un voyageur entre les mondes fuyant ses hôtes dans une Amérique complétement uchronique - elle a été colonisée par les Vikings et les Magyars. Professionnel du genre, Anderson savait ménager sa chute finale, quoique prévisible. Il assure dans sa postface que sa nouvelle lui a valu quelques courriers rageurs sans préciser pourquoi, mais je gage que ce n’est pas pour la même raison que ce qui pourrait donner une mauvaise opinion de ses idées à la lecture, néanmoins agréable, de « Eutopia ».
Enfin, la célèbre nouvelle de Bruce Sterling et Lewis Shiner, « Mozart in Mirrorshades », qui a donné son nom à un recueil manifeste d’un renouvellement de la science-fiction, suscite la même incompréhension que la présence de « Bring the Jubilee » de Ward Moore : quel intérêt que de publier à nouveau un récit aussi célèbre, d’autant qu’il n’avait pas vingt ans à l’époque ? Bien sûr, l’histoire en est jouissive et mêle un Mozart retors et une Marie-Antoinette lubrique issus d’un monde exploité par une autre branche de l’histoire.
Reste la grande plus source de mon incompréhension : « The Death of Captain Future », excellente histoire d’Allen Steele parue en français dans les pages de Bifrost en 1999, relate les aventures d’un pilote spatial qui tente de rallier Cérès pour un engagement juteux et se retrouve contraint de faire le voyage comme employé sur un transport commandé par un personnage pour le moins particulier grand admirateur des récits de SF de space opera en particulier des aventures de Capitaine Futur [5] dus à Edmond Hamilton. La nouvelle est vraiment très bonne - elle a d’ailleurs été récompensée du prix Hugo -, mais, honnêtement la dimension uchronique, si dimension uchronique il y a vraiment, ne joue aucun rôle dans l’intrigue ou l’univers. C’est une histoire de space opera.
Conclusion
Le livre refermé, je n’ai été convaincu que d’une seule chose : de l’inutilité de traduire un tel recueil en français. Les meilleures nouvelles qui le composent l’ont déjà été, mais pourquoi republier des textes aussi célèbres ? Je ne suis pas convaincu qu’on ait ici le meilleur du genre du siècle passé et certainement pas toujours le meilleurs des auteurs ici publiés. La nouvelle de Ray Bradbury que j’ai évoquée ou la nouvelle « L’homme qui apparut » de H. Beam Pipper (1948) aura largement mérité leur place dans ce livre. On aura remarqué, mais ce n’est pas surprenant, que l’issue de la Seconde Guerre mondiale fournit la matière à deux textes. Si celui de Linaweaver est original, je ne reviendrai pas pas sur celui de Benford. Or il en existe bien d’autres ayant un point de divergence similaire et qui auraient pu s’y substituer, citons par exemple « Weinachtabend » de Keith Roberts. A tout bien prendre, le recueil Histoire de la quatrième dimension offre quelques histoires qui n’auraient pas déshonoré ce Best of.
Ajoutons que le travail éditorial qui précède chaque texte sans doute dû à Martin Greenberg (sinon je ne vois pas pourquoi il figure sur la couverture...), est sommaire et n’invite à aucune réflexion et on aura compris que ce n’est pas la peine de se précipiter sur cette anthologie.
| N° | Auteurs | Titre | Année | divergence | Publication française |
| Harry Turtledove | Introduction | ||||
| 1 | Kim Stanley Robinson | « The Lucky Strike » | 1984 | Le col. Tibbets décède avant sa mission sur Hiroshima en 1945 et est remplacé | La planète sur la table |
| 2 | Nicholas A. DiChario (1960-) | « The Winterberry » | 1992 | L’attentat de Dallas en 1963 réussit différemment | |
| 3 | Harry Turtledove | « Islands in the Sea » | 1989 | Constantinople est tombée après le siège arabe de 717-718 | |
| 4 | Susan Schwartz | « Suppose They Gave a Peace » | 1992 | Nixon n’est pas réélu en 1972 | |
| 5 | Larry Niven | « All the Myriads Way » | 1968 | La capacité de voyager entre les univers parallèles n’est pas sans conséquence sur les voyageurs | |
| 6 | Greg Bear | « Through Road No Whither » | 1985 | Les nazis ont gagné la guerre et occupent toujours la France | |
| 7 | Gregory Benford | « Manassas, Again » | 1991 | Une autre version de la guerre de sécession dans une univers différent | |
| 8 | Jack L. Chalker (1944-2005) | « Dance Band on the Titanic » | 1978 | Évocation d’un point de convergence d’univers parallèle | |
| 9 | Ward Moore | « Bring The Jubilee » | 1952 | La guerre de Sécession a été gagnée par le Sud | Adaptée en roman : Autant en emporte le temps |
| 10 | Poul Anderson | « Eutopia » | 1967 | La chrétienté a succombé sous les assauts des invasions des VIIe-IXème siècles | Dangereuses visions, tome 2, 1975 |
| 11 | William Sanders | « The Undiscovered » | 1997 | Un Indien raconte le séjour d’un homme blanc prisonnier | |
| 12 | Lewis Shiner & Bruce Sterling | « Mozart in Mirrorshades » | 1985 | L’humanité a la capacité de voyager entre les mondes parallèles et en abuse. | Mozart en verres miroirs, 1987 |
| 13 | Allen Steele | « The Death of Captain Future » | 1995 | Bifrost n°16, 1999 | |
| 14 | Brad Linaweaver | « Moon of Ice » | 1982 | Le IIIeReich a gagné la guerre |
[1] Martin H. Greenberg a dirigé entre 1989 et 1991, en collaboration avec Gregory Benford, les quatre volume des Alternate, réédités ultérieurement en deux volumes What Might have been ?.
[2] Le slogan d’origine « Suppose They Gave a War and No One Came, » a aussi été utilisé pour une comédie ayant pour titre français Trois réservistes en java.
[3] cf. Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles, Paris, 2016, 444 p.
[4] Et le diable vous emporte, Albin Michel, 1984.
[5] C’est le personnage qui fut adapté dans un animé diffusé en France sous le titre de... Capitaine Flam !
Wagoo