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Faute de temps
dimanche 16 mai 2021, par
John BRUNNER (1934-1995)
Grande-Bretagne, 1963, Some Lapse of Time
Le Passager clandestin, coll. « dyschroniques », 125 p.
L’heure n’est plus à la rigolade ; le bateau coule ou plutôt la glace (polaire) fond sous l’effet d’un réchauffement climatique que des climatosceptiques se refusent à reconnaître comme d’origine humaine, tandis que la nature se meurt sous l’impact de la pression pour extraire le pétrole de schiste, sous le joug de l’avidité mercantile des grandes exploitations et prise dans les filets aux mailles toujours plus fines des bateaux de pêche. Ah nos descendants auront bien des motifs de vouer aux gémonies l’âme des boomers et de la génération X. Doit-on s’attendre à subir le destin du héros de John Brunner, le Dr Max Harrow ?
Hanté par un cauchemar dans lequel il voit un groupe de miséreux réunis autour d’une phalange d’un doigt, le Dr Harrow passe de très mauvaises nuits qu’il attribue au décès de son fils auquel une exposition inexpliquée à des radiations a valu une maladie inconnue, sa digestion transformant en poison un certain nombre d’aliments. Une nuit, c’est pourtant un agent de police qui vient interrompre le cauchemar et lui amener un clochard en quasi-tenue d’Adam et inconscient. Coïncidences incroyables, le pauvre hère possède un os de phalange identique à celui du rêve et souffre de la même maladie que le défunt fils. Par quel hasard impensable, le destin a-t-il pu faire échouer l’inconnu sur le pas de la porte d’un des seuls médecins au monde capable d’identifier son mal ? Pris de passion pour cette énigme, Harrow fait admettre le malade dans l’hôpital où il exerce et commence à investiguer sur l’identité de cet homme dont on ne comprend pas le moindre mot de ce qu’il dit.
Paru en février 1963 dans le numéro 57 de Science Fantasy, le même magazine où parurent quelques nouvelles du cycle d’Elric de Moorcock, cette longue nouvelle est antérieure aux productions majeures de Brunner qui a alors à peine 30 ans, ce qui n’a pas empêché qu’elle serve de trame à un épisode d’une série produite par la BBC, Out of the Unknown deux ans après sa publication. Il faut dire qu’elle est bien de son temps, ou plutôt des peurs de celui-ci, celles de l’holocauste nucléaire qui menace d’anéantir la vie humaine ou, comme c’est le cas dans l’avenir entrevu par Faute de temps, de le renvoyer à un âge dont on aimerait bien qu’il soit au moins de pierre. Si le thème n’est aujourd’hui plus très à la mode, on comprend bien que le but des éditions du Passager clandestin, enfin au moins l’un d’entre-eux, était de rappeler que nous sommes responsables de ce dont vont hériter nos descendants.
Je lui trouve quand même deux originalités. Une première réside dans le moyen de déplacement temporel, même si celui-ci demeure hypothétique. Pas de machine à la H. G. Wells ou à la Poul Anderson, pas d’introspection comme dans Le voyage de Simon Morley, mais une émotion, une des plus primaires ou primales, la bonne vieille haine qui traverse les siècles. La deuxième originalité est l’utilisation de la linguistique comme outil d’investigation. C’est quand même plus rare, même si les auteurs postulent volontiers que les langues futures différeront des langues actuelles.
L’édition du Passager clandestin est beau petit objet à l’esthétique sobre, orné d’un squelette de main droite auquel manque les phalanges proximale, médiale et distale de l’annulaire. Il se vend quand même 7 €, soit pas beaucoup moins cher qu’un livre de poche de 300 pages à fort tirage, alors que la traduction est exactement la même que celle de la première édition française du texte, dans le volume dédié à John Brunner du Livre d’or de la science-fiction. Le petit dossier qui suit le texte, composé d’une courte biographie de l’auteur, d’un intéressant mais court historique du texte, d’une mise en contexte sous forme de chronologie et de conseils cinématographiques un peu faciles ou bibliographiques peu nombreux, ne justifie guère un tel prix et je me prends à rêver aux Editions du Serpent à plumes qui produisaient pour 2 € des livres pas moins épais.
Wagoo