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L’héritage du docteur Moreau
dimanche 2 mai 2021, par
Jean-Claude RENAULT
France, 2018
Nestiveqnen, coll. « Fractales / Science-fiction », deux volumes de 324 et 336 p.
Jean-Claude Renault s’était jusqu’à présent principalement manifesté par quelques nouvelles fort bien troussées s’inscrivant dans le sillage du merveilleux scientifique d’antan (voir les anthologies Bêtes mécaniques ou Dimension Merveilleux scientifique 4). Mais ce n’était là qu’agréables mises en bouche avant son magnum opus, un roman en deux volumes, qui rend un hommage aussi libre qu’éblouissant à l’œuvre de Wells.
L’histoire prend place à l’extrême fin du XIXe siècle, alors que le Royaume-Uni a succombé à l’invasion venue de Mars. Tandis que l’Allemagne cherche à profiter de cette disparition géopolitique majeure, l’industriel Krupp soignant tout particulièrement les relations privilégiées qu’il entretient avec un membre du Peuple du Vril (du roman d’Edward Bulwer-Lytton La Race à venir… celle qui nous exterminera), c’est en France que la riposte semble devoir se préparer. Le Docteur Moreau et son équipe, dont fait partie l’ingénieur Robur, ont en effet pris une option sur le Champ de Mars, devenu un terrain d’expérimentations privilégiées. Le célèbre savant a abandonné sa fameuse île et ses créations mi bêtes, mi hommes, au profit d’un arbre dont la légende laisse entendre qu’il viendrait du ciel. Sa particularité est surtout de posséder une forme d’intelligence radicalement autre, et de générer des livres-mémoires, artéfacts dont le Docteur, à la tête de sa Compagnie des Intelligences Botaniques, a su faire un commerce florissant. Mais dans le même temps où la riposte à l’impérialisme martien se prépare, les bellicistes allemands fourbissent leurs armes, y compris les plus inattendues…
L’intrigue qui se met en place au fil des chapitres est d’une ambition affirmée : à un conflit antédiluvien de nature cosmique se superposent en effet des rivalités économiques (Krupp versus la Compagnie des Intelligences botaniques), politiques (entre nations, dont on regrettera seulement que les Etats-Unis ou la Russie, entre autres, n’y soient pas mêlés) et même entre sociétés secrètes ou au sein des créations de Moreau. Sans abuser des scènes d’action, Jean-Claude Renault sait maintenir le lecteur en haleine de bout en bout, réussissant à incarner une vaste galerie de personnages tous convaincants et bien individualisés, au sein d’un univers riche, typiquement steampunk – Internet, le GPS ou les téléphones mobiles y surgissent avant l’heure, sous une forme végétale – et très visuel. Les références et les emprunts y sont légions, d’Allan Quatermain à John Watson, en passant par certaines créations de Michael Moorcock (dont un Jared Cornelian tout droit venu de la fin des temps), sans oublier une mise en abyme permise par un Wells que l’on devine issu d’un univers parallèle.
Les événements vont crescendo jusqu’à la fin du premier volume, avec un durcissement des enjeux et un enlèvement imprévu dans le second tome, débouchant sur une série de confrontations majeures. Pour approfondir la découverte de l’univers, un site a également été mis en place, une excellente idée qui mériterait d’être encore développée. Mais de manière générale, on sent que Jean-Claude Renault a travaillé en profondeur son œuvre, sur le plan technique en particulier, aboutissant à un diptyque fort bien mené, palpitant et convaincant, laissant la fin suffisamment ouverte pour motiver une suite éventuelle.
Wagoo